L'INFO

Canton du Jura: une comédie mais pas de théâtre.

Le Gouvernement jurassien se targue d'être le seul canton à proposer
une maturité théâtre. Mais il est aussi le seul, en Romandie, à ne pas
avoir de théâtre cantonal!

TEXTE: RAPHAEL MURISET

Y en a marre! Qu'ils soient comédiens, musiciens ou danseurs, voilà
bientôt trente ans qu'ils réclament un théâtre, ou pour le moins une
infrastructure cantonale. Pour créer, se produire, travailler, c'est
légitime. Mais toujours rien! Pas le moindre projet concret proposé
par les dirigeants successifs. En trente ans, tout juste quelques
rumeurs – des noms de villes, de vagues projets – circulent parfois à
la cafétéria du Parlement. Mais concrètement rien. «C'est de la
politique virtuelle. Dans le Jura, question études et statistiques on est
les champions du monde! Mais de là à ce qu'on puisse un jour
s'asseoir dans un fauteuil rouge, la route est encore longue»,
confirme le député socialiste Pierre-André Comte. Artistes, délégués
aux Affaires culturelles, responsables de centres culturels, tous sont
d'accord: la situation est lamentable. «A l'heure actuelle, si l'on veut
vivre du théâtre, il faut quitter le canton. L'absence d'infrastructures
ne permet presque rien. Aujourd'hui, quand une troupe joue dans le
Jura, c'est tout juste si elle ne doit pas apporter ses prises électriques
et son transformateur», explique Laure Donzé, metteur en scène de
la compagnie Extrapol. La ministre de la Culture, Elisabeth Baume-
Schneider, elle, persiste et nourrit le paradoxe: «Il y a un très fort
intérêt pour le théâtre et la culture en général dans ce canton. Le
gouvernement en a conscience. Nous avons d'ailleurs été plusieurs
fois précurseurs dans le domaine du théâtre. Voilà dix ans que nous
proposons une maturité théâtre et nous avons été parmi les tout
premiers à collaborer avec la Haute Ecole de théâtre de Suisse
romande.» La logique culturelle, dans le canton du Jura, est donc la
suivante: former de futurs comédiens sachant qu'ils n'auront pas, par
la suite, d'outil de travail. Et, quand l'armée suisse aura fermé toutes
les casernes jurassiennes, le gouvernement créera-t-il une milice
cantonale? Il y a de quoi rire jaune. Dernière information en date,
celle de l'éventuelle création d'un «centre d'expression artistique» à
Moutier. Qu'en est-il vraiment? «Il est n'est pas, pour l'instant, plus
avancé dans son potentiel de réalisation que d'autres l'ont été à
d'autres époques», reconnaît encore Elisabeth Baume-Schneider. Pas
pour tout de suite, donc. Mais il est certain que, si cet avant-projet
devait voir le jour, les membres du Gouvernement jurassien
pourraient alors y enseigner le tcha-tcha-tcha. Un petit pas en avant,
un petit pas en arrière... Bref retour sur le feuilleton «Théâtre sans
théâtre» dans le canton du Jura.
Un petit pas en avant: il y a dix ans, mise en place de la maturité
théâtre. L'espoir de voir se créer un théâtre cantonal est à nouveau
permis. La formation de comédiens dans le canton ne le rendant que
plus légitime.
Un petit pas en arrière: trois ans plus tard, soit l'année même où les
premiers diplômés de la maturité théâtre quittent le lycée, le
gouvernement supprime la fonction de délégué aux Affaires
culturelles.
Un petit pas en avant: le Parlement jurassien se rebiffe et exige la
remise en place du poste de délégué aux Affaires culturelles. C'est
chose faite en 2003, à la suite des conclusions du rapport Ruedin qui
mentionne l'urgence, pour le canton, de se munir d'une infrastructure
cantonale. L'espoir renaît dans les milieux culturels. D'autant plus
qu'il doit maintenant s'agir d'un projet interjurassien.
Un petit pas en arrière: selon l'étude Ruedin, l'établissement d'un
rapport et de propositions de réalisations d'une salle de spectacle
interjurassienne devait être déposé, sur les tables des
gouvernements jurassien et bernois, pour la fin de 2004. A la fin de
2004: pas de rapport. Certains perdent patience.
Un petit pas en avant: «rural» et «périphérique», le canton du Jura
souffre de son image et lance une vaste campagne de
communication. Part belle est faite à la culture: «Une région où il fait
bon y vivre, y développer des activités économiques et artistiques»,
«un bouillon culturel». Bouillon dans lequel même le ministre Jean-
François Roth, peu économe en matière de communication, plonge en
poussant la chansonnette sur le dernier disque de Christophe Meier.
Avec un chanteur au gouvernement, tout est à nouveau possible.
Un petit pas en arrière: les autonomistes jurassiens faisaient déjà de
la culture un argument majeur de la réunification. La réintroduction
massive de la culture dans la stratégie marketing du Gouvernement
jurassien est donc réjouissante, mais n'a rien de nouveau. Passer de
ce discours, qui a plus de trente ans, à la réalité est une autre chose –
preuve en est. Et force est de constater que, aujourd'hui, le canton du
Jura ne possède pas même un projet d'infrastructure cantonale.
Les comédiens jurassiens formés dans les écoles jurassiennes auront
donc encore longtemps à patienter avant de pouvoir, un jour,
exprimer leur créativité chez eux. A moins, bien sûr, qu'ils ne
participent bénévolement, l'an prochain, au Festival du théâtre de rue
de Delémont. Tout un symbole.

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