Mon e-mail contre une concession au cimetière
Quand Swisscom veut vous faire payer 4 francs pour une
adresse e-mail, rien n'est simple.
TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN
Bluewin de Swisscom, qu’est-ce que c’est? La réponse rappelle
un peu une célèbre réplique de Michel Audiard: «Un piège à con,
monsieur.» Le piège? Voilà quelques années, Bluewin offrait la
possibilité d’une adresse e-mail tant sur Bluewin que sur
Bluemail. Le tout, évidemment, sans bourse délier. Mais tant de
gratuité, ça ne pouvait pas durer: au printemps 2005, la
politique de l’opérateur change. Désormais, pour les internautes
qui n’ont pas leur accès internet via Bluewin ou Bluemail, il en
coûtera quatre francs par adresse. Jusque-là, rien de bien grave,
sinon peut-être un certain manque d’élégance.
Là où les affaires se corsent, c’est que la facturation n’est
possible que sur une facture de téléphone fixe. En clair, le
dindon qui a son adresse e-mail chez le farceur Bluewin et son
téléphone fixe chez un autre opérateur n’a qu’une alternative:
passer à Swisscom s’il veut garder son adresse ou abandonner
son adresse e-mail s’il veut garder son opérateur de téléphone
fixe.
«C’est certain que cela peut être pris pour une sorte de
chantage au monopole, lâchent en coeur les services de presse
de la concurrence, dans tous les cas, cela ne redore pas le
blason de cette société.» Vous avez dit chantage au monopole?
Voilà qui tombe mal au moment précisément où la Commission
de la concurrence ouvre une enquête sur un abus de position
dominante de la part de Swisscom dans le cadre de la fourniture
de services ADSL.
Ici, selon Swisscom, rien de tel. Tout simplement «une méthode
alternative de paiement n'est pas prévue, parce que les frais
(commission pour la carte de crédit et frais administratifs pour la
facturation séparée) seraient hors proportion par rapport à un
prix aussi bas que 4 francs», affirme Myriam Ziesack, porteparole.
Dont acte. Mais pourquoi alors la facturation n'est pas
possible sur une facture Swisscom Mobile par exemple ou par
facturation directe mais annuelle de Bluewin? La réponse n’est
pas moins ampoulée: «Depuis l'intégration des services Bluewin
dans Swisscom Fixnet, Bluewin n'a plus la possibilité de facturer
ses services directement. La facturation sur la facture de
Swisscom Mobile emmènerait des frais administratif trop grands
pour une somme aussi modeste. Par ailleurs, tous les clients ne
possèdent pas un abonnement à Swisscom Mobile.» Sousentendu:
tout le monde possède évidemment un abonnement à
Swisscom Fixnet. C’est faux bien sûr, mais à Swisscom, on
semble l’ignorer. Normal: le dernier kilomètre est encore sous
monopole de Swisscom. «Il n’y a là aucun rapport, répond-on à
Swisscom.»
A voir!
A voir, parce que la libéralisation du dernier kilomètre est à
venir. Déjà, après être passé au National, l’objet est à présent
devant le Conseil des Etats. Or, quand Swisscom perdra son
monopole, tous ceux qui auront souscrit un abonnement Fixnet
pour garder leur adresse e-mail chez eux seront des clients
Swisscom, et on sait que les Suisses sont toujours assez rétifs
aux changements. «On ne peut probablement pas parler ici
d’abus de position dominante, explique Stefan Renfer de la
Commission de la concurrence, parce que Swisscom n’a pas de
monopole dans la fourniture de services internet; mais il est bien
clair que l’entreprise utilise et utilisera à l’avenir tous les
moyens, du plus petit au plus grand, pour essayer de garder ses
clients.»
Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Swisscom n’abuse pas, ou en tout cas pas trop. Ouf! bénissons le
ciel. Et saluons le fait que l’entreprise ne se soit pas lancée dans
les pompes funèbres… elle serait capable de soumettre l’octroi
d’une adresse e-mail à l’achat d’une concession permanente au
cimetière.
Celui de la libre concurrence bien entendu.