Mieux vaut guérir que prévenir
TEXTE: JACQUES NEIRYNCK
J’ai reçu une lettre de reproche de ma caisse maladie. Une lettre
circulaire, les seules qui s'échangent entre une bureaucratie et un
individu, mais le préposé avait tout de même écrit, de sa main à
l'encre rouge en travers du formulaire, un commentaire personnel
tant l’indignation l’étouffait: «Ne demandez pas le remboursement de
la médecine préventive!!!» A l'encre rouge, la couleur de la honte.
J'avais pris des mesures pour ne pas tomber malade et j'osais en
demander le remboursement, tout comme si j'étais vraiment tombé
malade. Je me suis rendu compte, mais un peu tard, que je devenais
un escroc à l’assurance.
Reprenons au commencement. Comme il fallait que je me rende en
Afrique, l’agence de voyages m'avait recommandé de me faire
vacciner. Un médecin spécialiste dressa un projet extensif:
vaccinations contre la fièvre jaune, la paratyphoïde, la poliomyélite,
sérum contre l'hépatite, protection contre la malaria par des
comprimés de chloroquine à 100 mg, tous les jours, une semaine
avant le départ et quatre semaines après le retour. Je protestai
faiblement que, voici vingt ans, il suffisait d'un seul comprimé de
chloroquine par semaine. Le médecin rétorqua que le parasite de la
malaria avait eu le temps, depuis lors, de s'habituer à la chloroquine.
Même au rythme d'un comprimé par jour, je courais encore des
risques. Il les prévint par un second produit, la méfloquine.
Vacciné et bourré de médicaments, je pris l'avion pour Abidjan. Nous
étions tout un groupe de Suisses, susceptibles d'attraper de vilaines
maladies, contre lesquelles nous n'avions aucune immunisation à
cause de l’hygiène maniaque de l’Helvétie. Le premier soir, à table
durant le dîner, nous nous sommes tous mis à parler de plus en plus
fort, puis à crier. En effet, la chloroquine, que nous croquions à belles
dents depuis une semaine, a pour effet secondaire de rendre sourd
en engendrant des sifflements horribles dans les oreilles.
Le lendemain, je rencontrai un médecin, vivant en Côte- d'Ivoire, qui
m'assura que la chloroquine ne servait plus à rien. Nos oreilles
sifflaient sans que nous fussions protégés pour autant. Je lui présentai
mon médicament de secours, la méfloquine. Il ne faut surtout pas en
prendre, me dit-il, ce produit donne des hallucinations et rend folles
les personnes prédisposées. Je ne doutai pas un instant d'appartenir à
cette catégorie et je jetai à la poubelle le médicament. Le médecin
me confia un troisième antimalarien, l'Halfan, dont il m'assura qu'il
était à la fois efficace et sans effets secondaires. Je ne le crus pas, car
comment imaginer qu'un médicament puisse produire un effet utile
sans en engendrer de dommageables. Je jetai également ce troisième
produit. Après tout, la malaria n’est pas toujours mortelle.
Rentré à Lausanne, j'envoyai candidement les factures de médecin et
de pharmacie à ma caisse maladie, qui me les renvoya avec le blâme
décrit plus haut. J'ai ainsi compris qu'il ne faut pas se prémunir contre
les maladies pour trois raisons: tout d'abord, on n'est pas vraiment
protégé, ensuite, on risque sérieusement de tomber malade en
ingérant les produits préventifs et, enfin, une caisse maladie n'est pas
là pour vous empêcher de devenir malade, mais pour vous soutenir
après que vous avez accepté de tomber malade.
Il faut donc au minimum consentir cet effort. C'est fait. Mes
sifflements dans les oreilles persistent et s'amplifient. La caisse
maladie m'a fait savoir qu'elle était prête à rembourser le traitement
de cette maladie acquise à titre préventif, pour éviter la malaria que
je n'ai pas eue.