BRIBES D'AUDIENCE

Bons baisers d'Arabie saoudite

Scène au Tribunal de police

TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN

La présidente: Monsieur Dupont, monsieur Robert, vous vous êtes
tous deux constitués partie civile contre monsieur X, accusé
d'escroquerie, filouterie d'auberge et contrainte. Monsieur Dupont, on
commence par vous. Dans quelles circonstances avez-vous été
amené à vous faire escroquer la somme de 6500 francs?
Monsieur Dupont: J'étais dans un hôtel de luxe, j'y habite à cinq
minutes, j'y vais à l'apéro. Je me suis mis au bar, et il était assis
derrière moi. Il est venu me parler. Il était un peu agité. J'ai
l'impression que c'est un monsieur qui se torchait bien.
La présidente: Vous dites donc qu'il était aviné.
Monsieur Dupont: Il était rigolo, vous voyez, il était un peu youpi
tagada. J'étais au bar avec monsieur W., un Anglais, un vrai
gentleman. Et donc il rapplique vers nous. C'est là que tout a
commencé. Parce que j'ai su après que...
La présidente: Attendez, ce que vous avez su après ne compte pas.
J'aimerais les faits d'abord.
Monsieur Dupont: Oui, mais c'est là que tout a commencé. Il a
demandé de l'argent au barman, et à Monsieur W. quand je me suis
absenté. Et puis, à moi aussi. Je l'ai croisé plusieurs fois dans d'autres
hôtels. Il était toujours gai. Il me disait venir d'une famille aisée
d'Arabie saoudite. Et de poursuivre: «J'ai une garantie pour toi de 240
000 francs si tu me prêtes 6500 francs. C'est un sac de diamants.» Il
me dit encore: «Je ne te demande qu'une seule chose, n'ouvre pas le
sac tant que je ne t'ai pas donné les papiers de garantie des
diamants.» Le lendemain, il m'a amené les diamants.
La présidente: Donc, le 13 juillet, vous lui prêtez 6500 francs en
échange?
Monsieur Dupont: Oui, tout bêtement.
La présidente: Il vous a dit pourquoi?
Monsieur Dupont: Non. Mais, en tout cas, il doit avoir une sacrée
ardoise à Genève...
La présidente: Et donc toujours le 13 juillet, il vous signe une
reconnaissance de dette.
Monsieur Dupont: Oui, de 13 000 francs.
La présidente: Et ça ne vous a pas étonné qu'il vous signe une
reconnaissance de dette pour le double du montant?
Monsieur Dupont: Oui, il m'a dit: «Tu me rends un très grand service.
Je viens d'une famille aisée d'Arabie saoudite.» Il m'a donné un nom.
J'ai cherché partout en Arabie saoudite et je n'ai trouvé personne à ce
nom-là! Parce que j'ai des contacts à la police diplomatique, vous
comprenez. Il n'a pas intérêt de mettre les pieds là-bas, vous verrez
ce qu'il se prendra! Enfin, bref, comme il m'a fait une reconnaissance
de 13 000 francs, il m'a demandé 6500 francs de plus que j'ai dû lui
donner le lendemain. Parce que voilà, effectivement 13 000 francs
moins les premiers 6500 francs, le compte y est, je lui devais à
nouveau 6500 francs.
La présidente: Mais vous ne vous êtes pas méfié?
Monsieur Dupont: Je vais vous dire: quand vous vous retrouvez
devant une personne comme ça qui parle tellement bien, qui est
tellement convaincant...
Monsieur Robert, partie civile: Ah oui, il a un bagout!
Monsieur Dupont: Je vais vous dire, même monsieur W., qui est un
gentleman, s'est fait ramasser! Il lui a prêté 300 francs que je lui ai
moi-même rendu, parce que ça m'embêtait tellement que monsieur
W soit mêlé à une telle affaire... Bref, le jour après, il arrive avec les
pierres. Là, ça commençait à sentir mauvais. Et, comme je connais
bien une famille de bijoutier, je lui ai amené les diamants. Et ben,
c'était plutôt des fonds de whisky!
La présidente: Et vous ne l'avez pas revu.
Monsieur Dupont: Si, avant l'expertise des bijoux. Il nous a invités à
manger. Avec mon argent! Joli geste, n'est-ce pas?
La présidente: Et avec vous, monsieur Robert? Il s'est montré moins
classe si je comprends bien.
Monsieur Robert: Plus persuasif en tout cas... Je suis barman, et
c'était en fin de service. Il arrive et me demande de sortir du bar
parce qu'il a quelque chose à me dire. Il avait très bonne façon. Bien
habillé. Et, comme mon épouse est arabe, j'ai l'habitude aussi de
cette façon de parler.
La présidente: Il était bien mis donc.
Monsieur Robert: Il m'a dit qu'il était «fils d'émirat arabe» et qu'il
avait besoin de 2000 francs et qu'il me rendrait le double demain. Je
lui ai dit que j'avais fait mes paiements et que je n'avais donc pas
2000 francs à lui prêter. Il m'a dit: «Alors, 1000», en me remettant
une soi-disant Rolex...
Monsieur Dupont: C'est la Rolex qu'il m'a piquée à la maison!
Monsieur Robert: Non, non, c'était une fausse.
Monsieur Dupont: Oui, c'est bien ça une fausse. C'était la mienne.
Monsieur Robert: En tout cas, pour une Rolex en or, je l'ai trouvée
légère. Et il a insisté. Et moi, pensant que c'était un geste amical, je
lui ai laissé me mettre le bras autour du coup. Comme ça, de manière
très amicale. Comme s'il me disait: «Allez viens, on va boire un
verre!» Comme le font parfois les Arabes. Et là, il a mis la main dans
la poche de mon pantalon.
La présidente: Vous avez eu peur?
Monsieur Robert: Ben oui, quand même. J'ai un petit à la maison... Je
savais pas s'il avait une arme blanche ou quoi. Alors, du coup, on est
allé enlacé comme des amis à la caisse, ma collègue ne s'est doutée
de rien. Là, il a ouvert la caisse et il s'est servi. Moi, j'ai pas joué au
héros. Il y en a plein le cimetière, des héros!
La présidente: Bon, très bien. Est-ce que vous avez des questions à
poser au tribunal, messieurs?
Monsieur Dupont: Oui. Si on le retrouve, on peut nous-mêmes lui
mettre le grappin dessus?

Envie de réagir? courrier@journalsaturne.ch