«T'as choui fite»
TEXTE: DENIS MAILLEFER
Voilà, c'est comme ça. On se réjouit de choses, et pis
quand elles arrivent, on se dit, c'est tout, c'est que ça.
Tu vois, je me disais qu'après Glion ce serait bien, je me
réjouissais comme un con. Et pis l'autre jour, jeudi, j'ai
pris mon Astra vers 16 heures, et je suis parti tout seul,
passque ma femme avait un cours de broderie qu'elle
voulait pas manquer c'était le jour d'un point compliqué
je sais pas trop quoi, bref, je me suis dit je vais à aller à
Ollon, passer à la Cave communale ils ont des trucs pas
mal, un blanc fumé pour des fois quand on a marre du
chasselas surtout cette année y en aura pas tant. Bon,
donc je monte dans la voiture, et déjà ça faisait drôle
de pas voir sur la radio les minutes d'attente, moi
j'aimais bien lire ça, et pis ça faisait quelque chose à
dire, tiens que je disais à ma femme, les vendredis, ces
connards de Genevois qui montent à Verbier vont se
taper une heure de bouchon ça leur fait du bien, ou
alors tu vois, si on était allé à la broche de ton frère à
Villars on serait restés coincés trente-cinq minutes au
moins on a bien fait. Mais là, rien. Et rien encore en
passant le nouveau tunnel. Rien senti, rien pensé. Tu te
réjouis et pis rien, comme beaucoup de choses. Comme
la première fois, avec une Suisse allemande, dans la
bagnole du père, une Escort ocre qui avait plus de deux
cents mille, j'avais rien senti, ça avait duré quarantecinq
secondes et elle a juste dit t'as choui fite et je me
sentais triste et j'avais pensé, c'est que ça, ça vaut pas
le coup d'en causer tellement. Ou alors tu te réjouis du
match pendant des semaines, tu lis les interviews
même de l'assistant entraîneur, tu te tapes les images
de ces grands bobets millionnaires en schlaps au bord
d'une piscine, et après il y a 0-0, et tu regrettes
presque ta soirée, et tu revois cette occasion ratée de
Frei pendant des nuits où malgré tes médicaments
t'arrives pas à dormir, et au fond tu t'es réjoui pour rien,
tu te sens la même chose après. Ou alors tu goûtes un
de ces vins français tellement connus, un Petrus, et là
aussi tu te réjouis et à la fin tu te dis si on m'avait rien
dit je m'en serais foutu et j'aurais bu ça comme un
pinot de bistrot et d'ailleurs c'était même pas meilleur,
et après tu te sens pas terrible passque tu penses que
ça vaut pas le coup de se réjouir pour rien mais ça c'est
une idée qui te fout en bas passqu'alors à quoi bon et
tes pensées sont un peu noires, dit JEAN, et ça tu sais
que c'est pas bon pour l'homme, je veux dire le gaillard,
qui doit pas trop penser ça lui fait du mal on le sait bien
mais des fois c'est dur.