L'ÉDITORIAL

La vie classée X

Or donc, je n'emmènerai pas ma fille voir le dernier
Harry Potter. Annoncé comme plus sombre que les
précédents, il est d'ores et déjà condamné par les
censeurs qui décident à quel âge un balai de sorcière
est traumatisant et la bave de crapaud indigeste. Il est
vrai que, pendant ce temps, nous pourrons aller voir les
scènes les plus gores de Nos amies les orques,
documentaire animalier qui décroche généralement le
label «sans limite d'âge». Même si l'orque en question
bâfre à grands coups de mâchoires un bataillon de
bébés phoques. Et que le sang y gicle à plus gros
bouillons que dans le plus hard des Harry Potter.
Mais pourquoi diable continue-t-on d'accepter que ces
individus décrètent qui peut – ou ne peut pas – voir les
films qui sortent? Qui décident que Harry Potter
amoureux pour la première fois est à quelques images
près aussi traumatisant que Massacre à la
tronçonneuse. Et pourquoi ne se contente-t-on pas de
recommandations, amplement suffisantes pour choisir
le programme des loisirs plutôt que d'endurer la
menace de sanctions légales?
Aujourd'hui, le droit régimente les sorties au cinéma.
Certains parlementaires souhaitent que la loi punisse la
gifle de trop. Et ensuite? Sanctionnera-t-on ceux qui ne
contrôlent pas le nombre de brossages de dents? Les
bonnes couches Pampers? Les pères qui n'assistent pas
aux joies sanguinolentes de l'accouchement? Les mères
qui travaillent à plein temps?
A remettre tous les domaines de l'éducation à la loi, les
parents s'infantilisent. Ils demandent à l'Etat de faire
leur éducation autant que celle de leur progéniture.
Mais que reste-t-il d'éducateurs à ces adultes-là? La
possibilité de brandir la menace ultime quand leur
enfant ne leur obéit plus: «Fais attention ou je dis tout à
l'Etat! A mon avocat!» Une vie où le droit a tous les
droits, qui s'immisce dans les moindres recoins de nos
existences, jusqu'au plus intime, au plus privé: le voilà,
le vrai film d'horreur, celui qui mérite d'être classé X.

Béatrice Schaad

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