Des cornes ou des lauriers pour Köbi Kuhn
Trop sûre d’elle, l’équipe suisse de football toise la Turquie
comme un mari cocu sa femme si gentille et si fidèle…
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Quand il a su que la Suisse allait affronter la Turquie en match
décisif pour la qualification à la Coupe du monde de football
2006 en Allemagne, l’entraîneur Köbi Kuhn a levé les bras au ciel
en signe de victoire: l’affaire était dans le sac, l’équipe nationale
pouvait d’ores et déjà se chercher un hôtel outre-Rhin pour l’été.
Il se trouve que ce triomphalisme prématuré s’est accompagné
d’une attitude discriminatoire à l’encontre des supporters turcs,
puisque seules 1000 places sur les 50 000 que compte le
nouveau Stade de Suisse Wankdorf à Berne leur ont été allouées
par l’Association suisse de football. Comme si la Suisse, à l’image
de l’Union européenne, voyait d’un mauvais oeil la belle Eurasie
investir le berceau de l’Occident. Vingt-quatre heures avant le
coup d’envoi du match aller, il est temps de rappeler que la
Suisse affronte rien moins que le demi-finaliste de la dernière
Coupe du monde et que le bilan de notre équipe n’est pas
rassurant. Elle n’a pas de gardien valable, son attaque se résume
à un seul joueur qui connaît, depuis août, une panne d’efficacité
alarmante. Et quoique invaincue, la Suisse a surtout accumulé
des résultats nuls et n’a pas su s’imposer à domicile. On voit
mal, dans ces conditions, comment elle peut prétendre
appartenir au gotha du football. Toutefois, hormis l’ancien
journaliste Jean-Jacques Tillmann, la presse alimente
l’enthousiasme. Et Köbi Kuhn semble tellement sûr de lui qu’on
en vient à se demander s’il est génial ou formidablement naïf.
Le peintre hollandais Jan Steen (1626-1679) s’est souvent amusé
à brocarder les hommes infatués, victimes de leur bêtise et de
leur aveuglement. Dans La fête de la naissance, il a représenté
le joyeux désordre qui règne dans la demeure d’un couple dont
la femme vient juste d’accoucher. Des servantes s’activent
autour de l’eau chaude, une sage-femme épuisée s’offre un petit
cordial, la mère, la marâtre et la grand-mère embrassent la
jeune maman couchée dans son lit, les amies et les voisines
papillonnent autour du mari, figure centrale du tableau. Il tient
maladroitement l’enfant nouveau-né, tout en triturant des clés
qui évoquent traditionnellement le pouvoir patriarcal, la
propriété légitime et la ceinture de chasteté, gage de fidélité de
sa dame. Au premier plan, de dos, la nourrice prend un siège
pour allaiter l’enfant, cependant que des coquilles d’oeufs
jonchent le sol et consacrent symboliquement la naissance. La
toile serait anodine sans l’étonnante hilarité des femmes et la
mine renfrognée du mari. Un minuscule détail vient éclairer la
scène, ce sont les deux doigts en forme de cornes qu’un jeune
homme tout à l’arrière-plan a placés sur la tête du bébé. Cocu, le
mari tient un enfant dont il n’est pas le père… Si la Suisse passe,
Köbi Kuhn sera Alexandre le Grand et rejoindra, au panthéon du
ballon rond helvétique, Karl Rappan et Roy Hogdson. Mais, si elle
trébuche, il sera Charles Bovary, aveugle et niais, abruti dans la
contemplation confiante de sa fidèle épouse, laquelle lui ciselait
pourtant toutes les nuits de somptueuses cornes de buffle.