L'HYPOCONDRIAQUE

L'odeur du pouvoir (et inversement)

Je le pressentais. Le pouvoir a une odeur. Dans mon
dernier Biology Letter, ai lu que les femmes savent faire
la différence, grâce à leur simple tarin, entre les mâles
dominants et les lavettes. Moi qui suis dotée d'un
organe où tous les oiseaux migrateurs de la planète ont
la place d'atterrir, je me suis dit, ça c'est ma chance.
Pour être sûr qu'Hervé vaille que j'attende encore une
décennie (ou davantage) avant qu'il ne quitte sa
femme, ai fait un test l'autre jour quand il a daigné venir
m'honorer – cela faisait quinze jours en raison des
vacances scolaires, mais j'avais décidé de ne pas lui en
vouloir. Je l'ai accueilli un bandeau sur les yeux. Lui a
cru que c'était un appel pour faire une variation sur
notre «petit labeur sexuel», comme il dit. Moi, je voulais
juste voir si, au nez, Hervé, c'est vraiment l'homme qu'il
me faut. Parce que Hervé n'est pas, à proprement
parler, un homme de pouvoir; sur l'organigramme de la
banque, il n'est pas mentionné, même tout en bas de la
page web, suis allée guigner. Avec sa femme, le
gouvernement comme il l'appelle, il n'a même pas le
droit de vote. Mais je souhaitais savoir si,
potentiellement, il peut devenir un de la race des
hommes dominants. Hervé, qui avait promis à sa
femme de rentrer tôt, a vite perdu patience. D'abord, je
n'ai rien senti, rien. Et, quand j'ai cru flairer le pouvoir,
quand mentalement j'ai vu défiler villa, compte de
chèque d'Hervé enfin à mon nom et carte bancaire, j'ai
arraché mon bandeau de bonheur, prête à sauter dans
ses bras. Prête à lui offrir ma main, même s'il ne me la
demande pas. Mais il était parti depuis longtemps.
J'avais juste été bernée par l'odeur de la gamelle du
chat.

Béatrice Schaad

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