HISTOIRES DE L'ART

Le chemin de croix de l’enseignant

Sa cote de popularité est en baisse, sa place de travail menacée,
son porte-monnaie en peau de chagrin. Le professeur vaudois est
au bord de la révolte.

TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER

Un cavalier chemine le long d’un sentier escarpé qui doit le
conduire à une citadelle juchée au sommet de la montagne. Il
monte un imposant cheval entre les jambes duquel trotte un
chien trapu. Armé d’une lance et d’une épée, le corps dissimulé
sous une épaisse armure et le chef coiffé d’un heaume, le
chevalier croise la Mort et le Diable. Chevauchant une haridelle,
la première exhibe un sablier. Des serpents lui ceignent le cou,
son corps est celui d’un cadavre en décomposition. Le Diable, lui,
s’est posté sournoisement derrière le chevalier. Une langue
bifide, un groin de pourceau, des cornes, des ailes de chauvesouris,
une queue de singe et des pieds de bouc cisèlent
l’effroyable apparition. Etrangement cependant, le chevalier ne
prête aucune attention à ce duo cauchemardesque. Inflexible, il
regarde devant lui, comme si la Mort et le Diable n’existaient
pas. Son cheval et son chien ne semblent pas davantage
effarouchés. Occupant tout le premier plan de la composition, le
noble équipage masque la Mort et le Diable, les reléguant à l’état
de spectres morcelés et écrasés contre la montagne toute
proche. Albrecht Dürer (1471-1528), qui signe cette allégorie de
la foi, reprend à son compte un précepte d’Erasme paru dans le
Manuel du soldat du Christ: «Tous ces mauvais esprits et ces
fantômes qui viennent vous assaillir comme dans les gorges de
l’Enfer, vous devez les compter pour rien.»
Jusqu'ici, les enseignants du secondaire supérieur vaudois,
nonobstant quelques manifestations et deux ou trois heures de
grève, ont compté pour rien les incessantes agressions dont ils
sont l'objet depuis des d'années. Le public qui ne les aime pas
perpétue des clichés vieux de la grande récession de 1929 où se
conjuguent avec acrimonie l’image de fonctionnaires planqués et
inamovibles, la litanie des longues vacances oisives et le
prétendu rabâchage des mêmes cours de littérature ou de
chimie. La presse les accable depuis la parution du rapport PISA
qui évalue sans précautions circonstancielles l’aptitude de nos
élèves par rapport aux autres pays. Les parents les toisent de
haut maintenant qu'ils se prévalent d'un cursus studiorum
comparable. Les pédagogues confondent leur école des
humanités avec l'école des métiers. Enfin, les politiques
monomanes de la dette s'attaquent annuellement à leur salaire,
annonçant, quand vient novembre, de nouvelles contributions de
solidarité, des augmentations du temps de travail non
rémunérées, assorties de licenciements inévitables, une
enveloppe budgétaire en forme de peau de chagrin et une caisse
de pension méticuleusement rabotée. Dans des classes
surchargées, les enseignants n’en corrigent pas moins des
travaux de maturité, enseignent l'Anabase de Xénophon,
organisent un voyage à Budapest et font chanter la Grande
Messe de Mozart à 200 élèves. Jusqu'ici, l'épée est restée dans le
fourreau, la lance pointée vers le sol. Mais l’accablement est
immense et la révolte mûre. Le temps est venu de mettre un
bonnet rouge au dictionnaire.

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