LA LETTRE D'AMOUR

Köbi Kuhn, mon malicieux

TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN

Jakob, mon petit père peinard, mon blanchi, mon
malicieux, comment le fais-tu, cela? Comment le
fais-tu, de réunir autour de toi autant de Suisses?
Comment as-tu pu mobiliser tout à la fois Micheline
Calmy-Rey et Samuel Schmid, ensemble, pour une
partie de ballon? Comment le fais-tu, Jakob, de
donner l’envie à tant de monde de supporter ton
équipe et de se retrouver, ensemble, autour du
même stade, de la même pelouse, du même secret
espoir de victoire?
Qu’importe en fait la victoire; c’est ce qu’elle porte
qui frappe: il n’y avait depuis longtemps, ici, en
Suisse, plus rien vraiment pour unir les Suisses.
L’alémanique pays abandonne doucement
l’apprentissage du français, et les Suisses s’en
foutent. L’armée ne cimente plus nos campagnes,
et les Suisses s’en moquent. Le secret bancaire ne
mobilise plus les ardeurs patriotes, et les Suisses
s’en fichent. Le 2e pilier, le multilinguisme, les
tunnels alpins, le 1er Août même, plus rien en
somme, et depuis longtemps, ne parvient à souder
les citoyens autour d’un espoir, d’un projet ou
d’une liesse commune. Depuis des ans, il n’y avait
plus, pour réunir les Suisses, qu’un accord sur le
vide et qu’une terreur commune devant l’étranger.
Seules quelques catastrophes et autres tsunamis
parvenaient encore, brièvement, à souder un
instant ce pays de faux riches.
Et puis te voilà, tranquille, blanchi, avec tes airs
d’assureur honnête (ce qui représente déjà un tour
de force), te voilà un peu pépère, un peu grandpapa
de la patrie, accompagnant tes gamins sur les
pelouses des stades; te voilà taiseux, discret,
appliqué, malin, tenace, modeste… Bref, te voilà
tellement commun en somme, tellement Suisse
que chacun peut te regarder, avec ton équipe, et
se reconnaître un peu.
Jakob, mon petit père, mon malicieux, mon
modeste, prends garde toutefois: encore une
victoire, et ils décrocheront Guisan des murs de
leurs auberges pour y mettre ton portrait.

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