| Le gai savoir
TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN
L’adolescence élitaire et lettrée aime assez
Nietzsche, elle en retient volontiers le «rien n’est
vrai, tout est permis» du père de l’immoralisme
moderne. C’est de son âge, mais le temps passe
hélas, et l’adolescence un jour glisse et s’efface, et
seule reste pour un temps la mémoire.
Ils ont bonne mémoire, les participants au Forum
de Davos.
Rien n’est vrai, tout est permis, et l’économie
mondiale n’a de règles que celles qu’elle se donne
jusqu’au moment de les changer. Les faibles
meurent, qu’importent ces déchets, les puissants
brandissent leur talisman préféré: le pouvoir absolu
de la volonté. Imprudents, ils devraient lire
Nietzsche. S’ils tendent l’oreille à autre chose qu’à
eux-mêmes, les participants au forum –
complaisants journalistes compris – entendront
sans doute ce soupir qui monte de Sils-Maria,
village voisin, jadis refuge du philosophe: «Nous
autres, enfants de l’avenir, comment pourrionsnous
être chez nous dans pareil aujourd’hui?»
Benoît Couchepin
Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, traduction de
Pierre Klossowski, Ed. Folio essais |