LE REPORTAGE

Dans le sas du chômage

C’est un sas, un non-lieu obligé pour toutes les personnes qui
veulent s’inscrire au chômage. Gare au triage!

TEXTE: BÉATRICE GUELPA

«Votre réussite est aussi la nôtre.» La phrase, imprimée au dos
de cartes postales, est du Secrétariat d’Etat à l’économie, et son
imperceptible côté «gagneur», m’enchante. Quoi de plus noble
que ce soupçon de paternalisme bienveillant distillé en six mots?
De quel meilleur accueil rêver, lorsqu’on débarque ici, viré,
tendu, inquiet, pour remettre son sort entre les mains de
l’assurance chômage? Il y a de quoi oublier le tas de mégots à
moitié consumés en bas de l’escalier de la rue des Glacis-de-
Rive, la bâtisse sans grâce, un peu beige, un peu sale, et le rezde-
chaussée impersonnel où se trouve la salle des
préinscriptions. Non?
Il y a la version «homme», qui présente un gars au visage de
ravi, des yeux ronds comme des billes, où l’on peut lire: «J’ai
trouvé un emploi.» Et la version «femme», avec une trentenaire
au chignon légèrement sauvage et à la dentition parfaite, qui
resplendit de bonheur. Normal, c’est écrit. Pour elle, «Ça a
marché!» Mais, tout à coup, surgit le doute. En examinant les
cartes maculées qui traînent un peu partout, des tables aux
toilettes, je me dis qu’ici l’attente doit être particulièrement
longue. Sur les cartes, quelqu’un s’est amusé à rajouter au stylo
feutre:
– «J’ai trouvé un emploi»: «de con», «de merde», «très mal
payé», «d’enculeur de mouche», «de salaud», «de tueur à
gages de chien».
Ou encore :
– «Ça a marché!»: «Je fais la pute à la Fnac!», «Je prends du
Tranxène et je crois à toutes leurs salades.»
Il y a en a des dizaines, comme ça. Qui résument à la perfection
l’atmosphère de ce sas, passage obligé des ex-employés, des
ex-ouvriers, des ex-étudiants ou encore de celles, nombreuses,
devenues des ex tout court. Ces femmes divorcées qui n’ont
jamais travaillé et se retrouvent sur le carreau à la cinquantaine.
Des ex, désabusés, intimement persuadés que personne ne peut
rien pour eux, contraints de venir tirer un numéro en papier au
distributeur en plastique rouge qui crache des tours de rôle pour
des futurs aléatoires. Cinq ou six tables de faux marbre, des
chaises de bois clair et quelques plantes vertes: tel est le décor
de la salle de ceux qu’on pousse à «réussir». Mais quoi, au juste?
Je regarde les têtes des ex, relit la maxime fédérale, revient aux
têtes. Et ne peut m’empêcher cette pensée mercantile : combien
a coûté cette campagne qui fait rire jaune les chômeurs et
indiffèrent les autres? Combien ont coûté ces affiches, made in
Geneva, elles, qui affirment en vert sur fond rose: «Les aléas de
l’économie peuvent conduire les plus performants à s’inscrire au
chômage. Vous avez encore des préjugés?» 163 560 francs
(TTC), paraît-il. A ce prix-là, pas question de gaspiller. On
recycle. Il devait sans doute leur rester une ou deux affiches sur
les bras, aux fonctionnaires de l’office cantonal, pour qu’ils
tapissent ainsi la salle qui sert de gare de triage. A qui
s’adressent-ils? Eux, les ex, c’est plutôt de courage dont ils ont
besoin. Parce que pénétrer dans le sas, c’est à coup sûr ne plus
en sortir. 7,3% de chômage à Genève, presque deux fois plus
que dans le reste de la Suisse. Sans compter ceux qu’on
s’applique à ne plus compter, les «fins de droit», les hors
statistiques tellement ils foutent le blues, priés d’aller attendre
ailleurs. Des secteurs entiers de l’économie sinistrés. Des
conseillers dépassés, qui gèrent parfois 200 dossiers chacun. Et
vous pensez qu’ils vont vous trouver un job?
7,3%, c’est 22 692 demandeurs d’emploi, 16 041 chômeurs
exactement (un chômeur étant une personne disponible à
100%!). Allez vous y retrouver! Je hais les statistiques, et ces
courbes sur les graphiques qui font croire que tout se compte.
7,3%, c’est une moyenne de cent personnes qui défilent, chaque
jour, dans cette salle, où la seule plante vivante est repoussée
tous les matins un peu plus près de la poubelle depuis le début
de l’année, faute d’avoir survécu aux Fêtes. C’est cent visages,
cent manières d’attendre, cent histoires.
A première vue, il ne se passe rien. Assise dans un coin,
j’observe. M’interdis de penser que ces scènes sont banales.
Pour les personnes coincées dans le sas, rien n’est anodin. C’est
la fin d’un parcours, le début d’une nouvelle ère. L’une de ces
transitions qui changent les vies. Les visages sont graves,
neutres ou fatigués. On ne sourit que lorsqu’on sort.
Sur les tables, le journal le plus absurde qui soit: Tout
l’immobilier, côté face, Tout l’emploi, côté pile. On appelle ça
une double entrée. Quel esprit malade a-t-il pu concevoir un tel
mélange des genres? Qu’y a-t-il donc de commun entre une offre
d’emploi et une annonce pour un appart? Rien. Il suffit de se
pencher un peu plus en détail sur cet ovni de papier. Cette
semaine, il y a en tout et pour tout une page consacrée à
l’emploi. Et une annonce qui propose du travail: un poste
d’employé de bureau au journal. Une pub, quoi. Sur les 39 autres
pages: des maisons de maître dont le prix est communiqué sur
demande, des locations d’appartements à 3000 francs les troispièces
en vieille ville. Je dissèque, fascinée, ce journal, monstre à
deux têtes, qui sent l’arnaque. Pourtant, les ex lisent et relisent,
notent, rêvent. Qui, ici, peut bien se payer la demeure
d’exception machin?
Attendre. Jusqu’à trois heures et demie, certains jours. Attendre
qu’un conseiller sorte, semblable à un diable de sa boîte, de
derrière les paravents de bois et prononce le chiffre magique
d’une voix sonore.
– Numéro 32, 33, 34, 35?
On se croirait au loto. Au fur et à mesure des apparitions, je
m’attends à entendre «Quine!» ou «Carton plein!». Mais les têtes
se relèvent, puis les nez repiquent sur les journaux. Ennui.
Une musique d’ambiance est diffusée par de petits hautparleurs.
Un fond sonore, pour attendre, pour détendre, inutile.
Ce qui domine, ce sont surtout les basses qui s’échappent des
walkmans vissés sur les oreilles des ex-adolescents. Boum boum
réguliers qui déclenchent des poussées d’aigreur chez les plus
anxieux. Et les soupirs profonds de ceux qui, concentrés,
feuillettent toujours les pages du journal mirage.
Non. Il ne se passera rien, autant le savoir. Les encouragements
du Secrétariat d’Etat risquent bien de rester un concept
marketing. Il suffit de jeter un oeil au panneau d’affichage à
l’entrée. A la pointe de l’actualité, la «nouvelle» loi sur le
chômage, datée de 2003. Elle a dû changer deux ou trois fois
depuis, mais peu importe. Qui, dans cette salle, a sa maîtrise en
charabia fédéral? A côté, une annonce des adeptes de la
méthode Grinberg, propose de «découvrir une profession en
plein essor: pratricien(ne) de la méthode Grinberg.
Indépendance, évolution, curiosité, échange, développement,
bien-être, satisfaction». Si on ne réussit pas à réussir avec ça!
«Le/la praticien/ne enseigne au client par le toucher et le
mouvement à prendre sa vie en main. La méthode Grinberg
propose une profession humaine et adaptée au monde
d’aujourd’hui.» Fin du charabia sectaire.
Envie soudaine de boire un coup pour faire passer la pilule? Pas
de problème. L’office a tout prévu. Mais non, pas un bar! Juste
un distributeur de boissons, mais alors un beau, un presque tout
neuf. Zut, un bout de papier est scotché en haut des boutons. En
panne, déjà? Mieux. Un mail de monsieur X, qui doit être une
personne très pointilleuse. A moins qu’il n’ait avalé un clown au
petit- déjeuner. Monsieur X avertit donc consciencieusement les
assoiffés:
«Suite à l’information que j’ai reçue de la maison Wending
concernant la nouvelle application de la redevance sur les poids
lourds liée aux prestations (RPLP), les boissons froides, telles
que Coca, Fanta, Ice tea,
vont subir une répercussion sur leur prix de vente unitaire de 20
centimes, et ceci dès le 1er décembre 2005.»
A votre santé, messieurs et mesdames, chômeurs, fauchés,
plumés, taxés. Mais inutile de vous inquiéter: en sortant du sas,
vous allez sans doute réussir à obtenir une belle carte blanche
marquée «chômeur». Et, cette carte-là, elle vaut de l’or. Si vous
osez la sortir sans craindre les préjugés, vous aurez droit à des
réductions pour le cinéma. Allez, ne faites pas cette tête, c’est
bien le cinéma. La suite du film la semaine prochaine. Ne la ratez
pas: pour une fois, on parle de vous…

 

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