Faux et images de faux
Comme au bon vieux temps de la guerre froide, TF1 recourt à la
panoplie complète de la manipulation des images
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Animée par Jean-Pierre Foucault, l’émission Les duos de
l’impossible réunissait sur TF1 des artistes de la chanson
française actuelle dans un hommage à des artistes mythiques et
pour la plupart décédés. On vit ainsi Jacques Brel et Hélène
Ségara interpréter Ne me quitte pas, Sacha Distel et Lara Fabian
susurrer Ces mots stupides ou encore Edith Piaf et Liane Foly
chanter La foule. Pour mieux créer l’illusion, l’émission a
manipulé les images: vieillissement de la pellicule, hologrammes
ou encore intégration des artistes d’aujourd’hui dans des images
d’archives. Il faut dire que TF1 a de l’expérience en la matière.
Personne n’a oublié la fausse interview de Fidel Castro par
Patrick Poivre d’Arvor. Le trucage y était alors si grossier que
PPDA fut démasqué et on jeta l’opprobre sur lui. TF1 a retenu la
leçon et soigné considérablement ses effets spéciaux. Ce faisant,
elle contribue à banaliser le mensonge en abusant de ce qui
constitue à la fois la force et la faiblesse d'une image, son
pouvoir de persuasion.
Lors d’un reportage sur les bistrots de Paris, Robert Doisneau
avait, en 1958, photographié avec leur accord une jeune femme
et un vieux monsieur accoudés au bar devant un ballon de rouge.
Le soir, Doisneau déposait sa pellicule à l’agence qui l’employait.
Quelle ne fut pas sa surprise quand il découvrit, quelques jours
plus tard, sa photo dans une revue dénonçant les méfaits de
l'alcool. Fâché, le vieux monsieur appela le photographe: il était
prof de dessin et risquait de passer pour un poivrot! L’affaire
allait en rester là quand, peu de temps après, la même photo
parut dans une revue à scandales. La légende accompagnant
l’image disait: «Prostitution aux Champs-Elysées». Le vieux
monsieur porta plainte, le journal et l’agence furent condamnés,
et le visage du plaignant définitivement protégé par un cache à
hauteur de ses yeux.
Experte dans la manipulation du réel, TF1 perpétue à son tour et,
sous l’écrin d’un banal programme de divertissement, l’oeuvre de
piratage et de trahison des images.

