L’éthique du classement éthique
TEXTE: JACQUES NEIRYNCK
Covalence, une PME genevoise, publie un classement éthique des
grandes entreprises, fondé sur leur réputation à l’extérieur. C’est-àdire
ce qu’en pensent les ONG et ce qu’en disent les médias. La
moins mauvaise entreprise suisse, Novartis, vient en position 42
avec un score de 96 points, alors que sa concurrente américaine
Glaxo est au premier rang avec 582 points.
Ceci suppose naturellement que la méthode d’évaluation soit
scientifique et qu’il soit possible de chiffrer une note éthique avec la
même précision qu’on mesure un tour de taille au moyen d’un
mètre-ruban ou une température avec un thermomètre. D’autant
que ces notes ne sont pas attribuées en fonction de faits mais de
dires. En collectant des ragots publiés par ailleurs, en les pesant sur
des balances d’apothicaires, en publiant le tout, Covalence propage
des préjugés subjectifs, les amplifie et les accrédite.
Cette distribution de prix éthiques soulève donc un véritable
problème éthique. Comment les médias et les ONG peuvent-ils juger
de ce qui est éthique, sinon en s’imaginant et en faisant croire qu’ils
sont eux-mêmes des étalons de vertu. Cela s’appelle, au choix,
vanité, aveuglement ou hypocrisie. En s’instituant président de ce
tribunal autoproclamé, Covalence ne bénéficie ni d’un mandat ni
d’une investiture. On peut juger son jugement nul et non avenu. Et
se demander s’il ne vaudrait pas la peine que la justice régulière
investigue les conditions dans lesquelles cette étude éthique a été
financée. Qui en a pris l’initiative? Est-ce une commande?
Si les tribunaux genevois ne réagissent pas, je crois que je vais me
lancer aussi dans des études éthiques. Il en coûtera très cher pour
arriver au sommet de mon classement.

