LE REPORTAGE

L’attente au fond du sas (II)

TEXTE: BÉATRICE GUELPA

Ils sont dans le sas, la salle de l’Office cantonal de l’emploi qui
transforme les ex-employés en chômeurs. Et ils attendent. De
mille manières
Le petit garçon ne sait plus quoi inventer. Il a couru entre toutes
les tables, exploré le dessous de chaque chaise. Il a transformé
tous les formulaires en avions et, maintenant, il s’agrippe à
l’ordinateur pour atteindre les touches menteuses qui
promettent des emplois.
«Tu veux jouer ?» lui lance un type.
L’ordinateur… L’attraction principale de la salle des
préinscriptions. C’est un peu le flipper du sas. Accessoirement,
l’ordinateur regorge d’offres alléchantes, destinées à vous sortir
de l’embarras. Moi aussi, je veux jouer. Alors, je pianote,
imprime, au hasard. Sort une petite feuille carrée, No 0A867772
annoncé le 28.11.2005: Ouvrier au parc – Homme à tout faire
(bâtiment) – Personnel dans le jardinnage (sic). Qualifikation
(sic): non qualifié – Expérience: faible expérience – Lieu de
travail: Genève. Avec le commentaire: «Un homme désirant
apprendre un nouveau métier, intelligent et s’adaptant bien à
l’équipe existante. Cette personne devra également effectuer
quelques voyages dans le cadre du travail. Travaux manuels
(remplissage de bacs, transports d’arbre (sic) et d’arbustes,
livraison chez les clients, etc.»
Jusque-là, tout va bien. Ok, il faut être intelligent, et ce n’est pas
simple, mais il n’est visiblement pas utile de maîtriser
l’orthographe.Y a des planqués qui rentrent ces merveilles dans
l’ordinateur, pour ça! Les employés des Offices régionaux de
placement de toute la Suisse. Car cet ordinateur, il voit grand. Il
sait tout des 3500 offres d’emploi disponibles (en moyenne) dans
le pays. Cela fait 0,000 combien de possibilités par chômeur, ça?
Mais ne soyons pas négatif. Il propose des jobs d’enfer,
l’ordinateur. Pas du genre à se moquer de vous. Une dizaine de
postes de professeurs ordinaires à l’université, des emplois de
top leader dans de grosses boîtes. D’accord, ce sont des postes
qui sont mis au concours pour la galerie, mais on ne sait
jamais.Vous jouez à l’Euro Millions, non?
L’homme chargé de surveiller le petit garçon s’approche de
l’extincteur: «Viens, Anthony, on va jouer au pompier!» Inquiète,
une femme sort un camion rouge égaré dans son sac. Une mère,
donc. Les yeux du petit garçon jouent au ping-pong entre
l’inconnu et la femme. Il ne faut pas accepter les bonbons de
n’importe qui, mais les voitures de pompiers, on peut? Le jouet
glisse, roule, ricoche. Un homme le relance. Une femme le
rattrape et le renvoie. Le camion s’égare en terre inconnue, là,
plus loin sous la table de marbre. On compte un nouveau joueur.
La salle s’amuse et, sur le panneau électronique, les numéros
défilent en rouge. Soudain, une voix lance: «Vous cherchez
vraiment du boulot?» Enfin, le père revient. Soulagement du
baby-sitter improvisé. «Ton fils, ça fait une heure qu’il panosse à
plat ventre la salle d’attente et il est même pas payé pour ça…
Tu l’as inscrit?»
Une fille se remaquille. Une autre, casquette en velours rose,
croque dans un énorme sandwich. Arrivée d’un homme à la tête
de boxeur, qui les amorce. Sourires. Alors, comme ça, on drague
au chômage?
Des mains se glissent dans la poubelle en carton. Tiens, des
habitués. Ils connaissent la combine et récupèrent les numéros
en papier qui leur feront peut-être gagner une ou deux places.
L’attente est rythmée par le ding dong du panneau d’affichage
qui indique toujours un numéro de retard. L’avantage de
l’humain sur la machine, quoi qu’on en pense.
Apparition de la gestionnaire administrative (c’est comme ça
qu’on appelle ceux qui vous inscrivent au chômage), celle aux
longs cheveux bruns, pimpante, qui mâche un chewing-gum en
souriant. Ding, dong. Apparition du gestionnaire administratif en
costume-cravate, moustache impeccable, un petit air d’Hercule
Poireau et une lueur d’humour qui traîne au fond de l’oeil.
Reding, redong. Apparition du gestionnaire de fortune (tiens,
lapsus !), imposant dans son trois-pièces gris argenté.
Sur le banc, le bébé a fini par réussir à attraper le pouce du
voisin de sa mère, une Noire plantureuse, boucle créole en
argent et lunettes de soleil plantées dans ses tresses qui se
perdent dans un décolleté vertigineux. Elle minaude: «Il n’a que
4 mois...» Sourire du môme qui glougloute. Soudain, c’est son
tour. Elle ramasse l’enfant, les vêtements, son sac, la poussette
et s’engouffre dans le bureau du fonctionnaire. Deux minutes
plus tard, elle ressort, toujours aussi majestueuse. C’est l’une de
ces femmes qui sait se faire aider sans rien demander. Le voisin
se lève, se retrouve le bébé sur les bras. Un autre
s’autoréquisitionne pour remonter la fermeture éclair de son
anorak. Comme elle est belle, cette femme!
Apparition de la gestionnaire administrative blonde, efficace, qui
ressemble à une vendeuse de magasin de luxe. Elle compte. Elle
compte bien: «77, 78, 79, 80… 81… 82…. ?!» Personne ne se
lève. Tous penchés sur le formulaire à remplir, pour passer le
premier tour. A les voir, ainsi concentrés sur les feuilles, on se dit
que les questions doivent être de sacrées colles: nom, prénom,
âge, profession/formation, dernier employeur. Ils ont dû
s’habituer à l’échec, effrayés de se tromper. Même là. Comme
cette jeune fille, qui semble dormir, mais réfléchit, la tête
tellement penchée sur le côté en écrivant, qu’elle racle son
oreille à chaque point à la ligne. Ça fait au moins quatre fois
qu’elle recopie son formulaire, le bout de la langue coincée entre
les dents. Elle se cramponne à son Bic. Ses doigts se sont vidés
de leur sang, tant elle serre son stylo. Elle finit par faire de la
peine.
Il y a beaucoup de jeunes. Quel âge a-t-elle, cette fille aux
couettes brunes, qui accompagne son amoureux et parle fort:
17, 18, 20 ans? Soudain, elle se retourne, reconnaît une copine:
«Mais t’es pas en apprentissage, toi?» La réponse fuse: «Si, à
50%.» Mais quel est donc le métier qui s’apprend à moitié?
Les jeunes, ils ont l’air de trouver normal d’être là, dans le sas.
Comme ces deux amies, voilées, leurs quatre oreilles qui portent
un rayon entier de bijouterie. Regard hautain, elles traversent et
retraversent la salle, semblables à deux reines de Saba. Ou
encore ces postados, qui causent des vacances au «bled» et des
avantages à monter une affaire au Maroc, comme s’ils étaient
dans un business center.
Il y a tellement de manières d’attendre dans le sas. Il y a ceux
qui se massent nerveusement le cuir chevelu, ceux qui adoptent
une position dynamique, les fesses à peine posées sur la chaise,
buste penché en avant. Il y a les inquiets, qui fouillent dans leurs
sacs, ceux compulsant leur dossier, usé à force d’être examiné.
Ceux qui ne contrôlent plus leur pied, qui clignote, infernal, sous
les tables. Ou, variante féminine: le talon planté dans le sol, pied
flex. Ceux qui se tapotent les lèvres avec leur index, ceux qui
tripotent leur portable. Il y a les soucieux, qui se ramènent avec
des porte-documents en cuir. Les pragmatiques qui optent pour
la fourre en plastique, les bordéliques qui tentent vainement de
rassembler des feuilles volantes un peu tachées, et les jeanfoutre
débarquant les mains dans les poches.
Ceux qui viennent seuls. Ceux qui viennent accompagnés. Les
plus nombreux. Par une mère, une femme, une copine, un mari,
un frère, toute la famille.
Lui est venu seul. C’est un monsieur, fin de la cinquantaine,
cheveux et moustache blanchis. Doudoune bleue, jean et bottes
en croco. Avec les restes de son passé comprimé dans son portedocument,
serré précieusement sur sa poitrine. Comme si, cela
aussi, allait le lâcher. Il s’est assis sur la chaise, mais ne s’appuie
pas encore contre le dossier. Il observe la salle, cherche son
double, puis, vaincu, se laisse enfin aller à une position plus
confortable.
Entre un couple, 45 ans environ, elle et lui, pantalon beige, style
safari, identique. Mais pourquoi ces chaussures «spécial»
expédition? Certes, le chômage est une course d’obstacles, mais
tout de même, on est en ville! Ils hésitent, tournent en rond, ça
doit être l’adrénaline qui ne redescend pas. Comme tout le
monde, ils finissent par empoigner le journal Tout l’emploi, Tout
l’immobilier. Une aubaine, cette semaine: 423 offres, annonce
l’affichette qui ment sous la caissette. En fait, il y a une page et
demie pour les travailleurs. Sur 40. Au menu: une collaboratrice
pour une agence immobilière, un comptable, un technicien en
menuiserie, un contremaître, un employé pour des enquêtes
d’études de marché, un gérant en immobilier et un employé de
bureau pour le journal. Le même que la semaine dernière. C’est
dingue, ça: il n’y a donc aucun des 22 692 demandeurs d’emploi
genevois capables de faire l’affaire?

 

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