Fitness
TEXTE: DENIS MAILLEFER
Tu es dans le vestiaire de ton fitness. C'est un peu luxe, mais tu
aimes bien cela, au fond. Tu regardes les autres types, tous trop gros,
trop musclés, trop maigres. Tu regardes comme ils se regardent,
ceux qui sont épilés, du torse, ça doit faire mal, tu te dis, des jambes,
pour le vélo ou, paraît-il, du pubis, cela te fait sourire, tu essaies de
t’imaginer, toi, avec le pubis épilé et surtout la tronche de ta femme,
de ta maîtresse ou de ton amant, est-ce qu’il ou elle aimerait cela. Tu
vas te peser sur la balance électronique et tu espères avoir perdu un
peu, tu as trop bouffé pendant les Fêtes et, en février, cela se voit
encore, tu te dis, et puis tout ce champagne dégueulasse, tu le paies.
et cela se voit, au fitness, dans les nombreux miroirs et sur la balance
hyperprécise. Tu as sué sur le stepper ou le rameur, tu as couru sur le
tapis roulant en regardant MTV et CNN ou en écoutant le dernier
Madonna. Tu as laissé tes tripes sur un vélo qui ne va nulle part en
regardant dans le grand miroir les nichons de ta voisine de cours, qui
s’est fait refaire à coup sûr pendant les Fêtes, et tu essaies de te
souvenir comment elle était, avant. Maintenant, dans le vestiaire, tu
te rhabilles, tu te mets un peu de gel gratuit, de body lotion gratuite,
et tu observes les types qui remettent leur cravate, qui te
ressemblaient, en short et même nus et qui, maintenant, te semblent
si lointains. Tu les tutoyais dans le hammam et tu leur dis maintenant
au revoir, monsieur. Tu te demandes s’il est bien raisonnable de venir
au fitness, si tu aimes vraiment cela, si tu t’aimes tant que cela, si tu
aimeras être mince et musclé, si cela va te faire vivre mieux, si tu vas
séduire un peu beaucoup en 2006, en passant de deux à trois
séances par semaine, si tu t’en fous de ton corps. Tu ne sais pas. Tu
récupères ton cadenas, tu sors du vestiaire, tu jettes les deux
serviettes blanches dans le grand bac, tu vérifies l’heure du cours de
stretching jeudi, tu fais un sourire à Natalia (ou Natacha) à la
réception, et tu t’en vas, tu oublies ton corps jusqu’à demain.

