LE PORTRAIT

Ted Robert: ça dure longtemps, un ringard

Non, il n'est pas mort. Après avoir annoncé sa candidature aux
Municipalités de Bex, Vallorbe et Lausanne, il se présente dans
la capitale vaudoise.

TEXTE: RAPHAEL MURISET

Le rencontrer. Le faire parler. L'écouter et tenter de percer, dans
le récit qu'il fait de sa vie, les causes de cette certitude qui
l'habite: être capable. Un chanteur capable. Un politicien
capable. Un candidat à la Municipalité de Lausanne capable.
Capable de tout? Malgré les faits: un parcours de musicien de
seconde zone, une carrière politique faite uniquement de revers.
Approcher le type des marchés du samedi matin de l'enfance, ce
ringard qui jouait de la musique entre les tomates et les
pommes de terre. Ce mec, jadis, déjà tellement insignifiant qu'il
est à cette heure fascinant de le savoir encore vivant.
La porte s’ouvre. C'est bien lui: Robert Gurtner, alias Ted Robert.
Les traits tirés, un vieux cigare bon marché planté à la
commissure des lèvres, il porte une chemise rayée et une
lavallière jaune tachetée. On se jauge. Qui est-t-il vraiment? Un
raciste? Un malade? Un petit vieux inoffensif? Pouvoir le
disséquer, enfin. «J'ai quelque chose qui devrait vous faire
plaisir!» lâche-t-il, à peine installé. Une surprise? On languit.
«Vous voulez savoir ma vie? Tout est dans ce bouquin!» Il agite
«une très jolie biographie romancée» dont il masque les noms de
l'auteur et de l'éditeur. Trop tôt pour les donner: «Dès qu'il s'agit
de Ted Robert, les gens son prêts à tout pour me mettre des
bâtons dans les roues.» Paranoïaque, cet homme qui, d'avance,
relativise son probable échec à la Municipalité de Lausanne en
affirmant qu'il craint d'être abattu et ainsi devenir le Pim Fortuyn
de la capitale vaudoise? Non. Juste qu'il ne peut pas «en dire
plus» pour l'instant. On le laisse boire une gorgée de thé. Et le
titre? Il l'accorde: Ted Robert, l’ange volé. «Un beau titre, non?».
S'accrocher au stylo Bic pour se donner une contenance. On se
reprend. Et pourquoi donc cet intitulé? «Parce que, à la
maternité, j'ai été échangé avec un autre bébé. C'était en 1943
et il n'y avait pas de tests ADN. Mais tout est vite rentré dans
l'ordre. Il n'y a pas de doute, je suis bien le fils de mes parents:
j'ai un caractère de Suisse allemand!» Le stylo Bic rend l'âme.
Où l’on apprend qu’il payait Morisod
Ted Robert passe sur le récit de son enfance: «Il n'y a pas grandchose
à dire». Il continue par l'année 1959 où, «pour trouver du
boulot», il accepte d'apprendre le métier de laitier fromager, la
profession transmise de père en fils. Mais un travail «très mal
payé» qui ne permet pas à Ted de s'offrir des coups dans les
bals-musettes du samedi soir. Un problème que Ted Robert, déjà
enclin à combattre les grandes injustices de ce monde, ne tarde
pas à résoudre: «C’était au début des années 1960. J'ai pris ma
guitare et j'ai commencé à jouer pour me faire un peu d'argent!»
La découverte d'une vocation. «Depuis, j'ai vendu près de 250
000 disques et cassettes», affirme-t-il. Et dire que personne ne
connaît sa musique, comment est-ce possible? Un mystère façon
Mylène Farmer helvétique? A-t-il acheté ses disques lui-même?
Fait-il une carrière tenue secrète au Japon? Le torse bombé, Ted
Robert crache son pedigree: «J’ai joué partout. Et, d'ailleurs, j’ai
reçu plusieurs prix dont l’oscar de France et une distinction de la
RAI.» Il brandit deux photographies où il pose avec Michel
Drucker et Charles Aznavour, et les photocopies desdits prix. Un
peu gêné, on avoue avoir cru que la seule star de la chanson
romande était Alain Morisod. Ted Robert se vexe: «J’aurais moi
aussi pu faire une carrière comme Morisod. D’ailleurs, au début
des années 1970, c’est moi qui le payais, Alain. Il était mon
pianiste studio. Non, si je n’ai pas fait comme lui, c’est parce que
je n’ai jamais voulu me vendre.» Il nous rassure: notre culture
musicale est intacte. Ted Robert est bel et bien un artiste de
troisième zone. Mais par choix.
Où l’on apprend qu'il n'est par raciste
Et le chanteur aurait pu décider d'en rester là. Mais c'est mal
connaître son goût pour le défi. Ted Robert décide de se lancer
dans la politique en 1994. Pourquoi? L'explication donne froid
dans le dos: «Parce que m'a femme avait des amants, cinq ou
six. L'un d'eux était un Africain qui lui a transmis une maladie
vénérienne. Elle en est morte en 1993. Tout ça parce qu'on a
supprimé les contrôles de santé aux douanes.» Il n'en faudra pas
plus à Ted Robert pour que, dès lors, il se présente aux élections
nationales, cantonales ou, actuellement, à la Municipalité de
Lausanne. A chaque fois avec, pour unique discours, des propos
racistes: «Il y a deux moyens de prendre un pays: avec des
chars ou en tenant l’économie. Et justement, aujourd’hui, les
étrangers sont patrons d’entreprises et tiennent toute
l'économie», explique Ted Robert qui se défend d'être raciste:
«C'est un mensonge, je ne suis pas raciste. Mais, pour moi, asile
veut dire retour. On ne peut pas garder les étrangers. Regardez,
en Valais, il y a plus de Portugais que d'abricots.» La faute, selon
lui, aux politiciens suisses qui laissent tout pourrir: «La gauche
se contente de donner de l'argent à tout le monde, l'UDC, c'est
une bande de guignols et les libéraux sont comme Christophe
Colomb: ils ont un bateau, mais ne savent pas où ils vont.»
C'est parti. Ted Robert s'emballe et crache son venin pendant de
longues minutes. On écoute. A cet instant, le coeur oscille
encore entre le choix des larmes et celui des rires. Les larmes,
dans la perspective où cet homme aurait l'intelligence, le
charisme et la verve nécessaires pour se constituer un nombre
respectable d'électeurs. Les rires, si Ted Robert n'est rien
d'autre qu'un de ces hommes qui, relevant de la psychiatrie,
tentent de bâtir, sur les échecs de leur existence, une vie dont
ils n'auront jamais les moyens. On écoute encore un peu: «Pour
que notre beau territoire ne se transforme pas en abattoir, (…) il
faut installer Ted Robert au pouvoir et le gouvernement au
pissoir.» Le coeur a choisi: ce sera définitivement les rires.

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