LE REPORTAGE

De l’autre côté du guichet (III)

De l’autre côté du paravent, dans le sas des préinscriptions pour
le chômage, il y a aussi des êtres humains. Les gestionnaires
administratifs

TEXTE: BÉATRICE GUELPA

Il a rangé son manteau dans l’armoire en fer beige. Aligné ses
stylos. Et, maintenant, il s’assied derrière le bureau en bois,
soupire, se relève, puis se risque dans le sas. «45!» Il a prononcé
le numéro sans entrain. Aperçu, presque effrayé, le nombre de
chômeurs agglutinés dans la salle d’attente. Il a déjà traité une
vingtaine de cas ce matin. De vies qui se racontent en trois ou
quatre minutes. Mais il est 14 heures. Encore trois heures à tirer.
Pas de chance, cet après-midi, il est seul derrière le paravent. Il y
a beaucoup d’absentéisme chez les gestionnaires administratifs.
Un paquet d’heures supplémentaires à récupérer, aussi. Alors, il
enchaîne les destins. Et, ce soir, il se couchera, épuisé comme
jamais, d’avoir tant entendu.
J’ai pris bien soin de ne demander aucune autorisation officielle
pour pénétrer l’univers du chômage. Trop peur d’être vaincue à
coup de chiffres, d’être assommée par ces statistiques qui
empêchent de regarder. C’est pourquoi je ne décrirai pas
davantage mon gestionnaire administratif. Histoire qu’il conserve
son job déjà précaire. Non, il sera recomposé. Patchwork
d’interviews volées. Et, comme le disait Joseph Kessel ou Albert
Londres, il sera encore plus vrai que nature.
Le gestionnaire s’avance dans le sas et répète: «45!» Un jeune
homme avec une queue de cheval, habillé tout en noir, se résout
à abandonner sa partie d’ordinateur. Quelques minutes
auparavant, il avait lancé à la femme blonde qui l’accompagne:
«Ça y est, j’ai trouvé mon job!» Moue de la femme blonde.
«Ah oui, t’as raison, c’est marqué faible expérience… Mais ça
doit pas gagner beaucoup, faut pas rêver non plus.»
Réapparition de mon gestionnaire administratif préféré. Durée
moyenne des entretiens? Cinq minutes. Ça dépote aujourd’hui. Il
faut dire qu’ils connaissent, sur le bout des ongles, le parcours
d’un chômeur lambda, les fonctionnaires. Puisqu’ils ont tous
passé par là. Placés là, dans ces bureaux, au terme de leur deux
ans de chômage, dans le cadre des fameuses «mesures
cantonales à l’emploi». Après un an de travail ici, ils peuvent
repasser de l'autre coté du guichet et revenir s’inscrire, comme
les autres, pour un second tour! Jeu de saute-mouton par-dessus
les bureaux, en attendant le revenu minimum cantonal d’aide
sociale (RMCAS). Le chômage, pour les chômeurs, c’est un peu
comme l’école pour les profs: ils n’en sortent jamais. C’est une
grosse machine qui fonctionne en autarcie.
Bon. Le nôtre, il a passé par là, donc. Et il n’hésite pas à le dire,
lorsqu’une dame un peu énervée peste contre «ces
fonctionnaires», sous-entendu qui n’en rament pas une et ne
comprennent rien aux soucis des vrais gens. Faux, madame! En
face de vous se dresse le lumpen prolétariat! Des personnes qui
ont deux ans d’avance sur la souffrance. Des travailleurs
précaires qui n’ont même pas droit à l’assurance perte de gain
durant leur première année de contrat. Ça n’a l’air de rien
comme ça, mais ça veut dire: interdiction de tomber gravement
malade. Et il arrive que cela arrive. Malgré tout. Il arrive qu’on se
retrouve à moitié malade à son poste, à supporter vos clichés,
parce qu’on n’a pas le choix.
Mais je m’énerve. Derrière le guichet, il y a de tout, disais-je.
Tous les parcours, toutes les couches de la société, en vrac. Des
commerçants qui ont fait faillite, des vendeuses jetées comme
des malpropres, des stylistes, des banquiers usés, des agents
immobiliers sur le retour, des mères célibataires qui frôlent le
quart monde. De tout!
Evidemment, le titre de gestionnaire administratif, si envié soit-il,
a des inconvénients. Comme passer d’un salaire de 12 000
francs à moins de 4000 francs. Ce qui, forcément, remet les
pieds sur terre. On apprend à se passer de sa voiture, à écourter
les vacances et on gratte sur le resto.
Mais il y a des avantages, aussi. Ce job, c’est un poste
d’observation unique de la société. Bien sûr, il y a des
gestionnaires administratifs plus ou moins motivés. Plus ou
moins acariâtres, donc. Qui, parfois, abusent de leur pouvoir
géographique autour d’un bureau pour traumatiser les
nouveaux: «Vous pensiez à quoi quand vous avez donné votre
congé? Vous croyiez que ce serait facile?»
Mais le nôtre, il n’est pas comme ça. Lui, il s’applique, parce qu’il
est revenu dans la vraie vie, justement, et découvre avec effroi,
stupéfaction ou humour, tout ce qu’il n’imaginait même pas
lorsqu’il filait tout droit dans sa première carrière. Il voit les
étrangers qui débarquent des pays en guerre, alors qu’il pensait
que les conflits ne sortaient jamais du cadre de la télé. Il voit les
drames. Il est humain. Il est devenu assistant social, trieur de
causes perdues. Parce qu’il y a de tout dans le sas, aussi. Des
gens qui ont perdu leur travail, mais aussi ceux qui n’en ont
jamais eu (on dit «en rupture d’emploi»). Ceux qui reviennent de
l’étranger, les Suisses, et puis les autres, les plus Suisses que
Suisses, qui débarquent avec T-shirt et casquettes à croix
blanche, sans prononcer un autre mot dans aucune des quatre
langues nationales, hormis «ancêtre», «grand-père» ou «arrièregrand-
mère».
Il y a les cas sociaux, envoyés par l’Hospice général, contraints
de venir s’inscrire et de faire semblant de chercher un emploi,
pour bénéficier d’une aide. Personne n’est dupe, mais ils sont là,
eux aussi, et il faut bien s’en occuper. Comme ce couple, lui,
ancien directeur dans le pétrole, elle, actuelle gravure de mode
qui porte pour 20 000 balles de vison et de bijoux de chez
Cartier, expédiés par l’hospice, qui sursautent à l’injonction
«chercher du travail».
Confusion des genres. Confusion des vies. Qui donnent des
scènes hallucinantes. Cette mère africaine, qui change son bébé
sur le bureau du gestionnaire. Cette autre, avec son fils rasta,
ex-employé à La Poste, qui prend le fonctionnaire à témoin: «On
avait pourtant eu du mal à lui trouver, ce boulot… Et vous savez
ce qu’il a fait? Il est parti en week-end avec le courrier!»
Parfois, les situations sont moins drôles. Comme ce type,
banquier licencié il y a un an et demi, qui débarque après avoir
échoué à monter sa boîte de gestion en indépendant. Il a l’air
désespéré. Le gestionnaire, intrigué, le pousse à parler. Il n’est
pas déçu. Sa femme est morte d’un cancer foudroyant il y a trois
mois. Il a trois enfants, le plus jeune a 10 ans. Décomposition du
fonctionnaire. L’homme n’a droit à rien, et il ne sait comment le
lui annoncer. Alors, il tente de trouver une tournure de phrase
positive. Puis il pleure. Comme l’homme.
Il y a encore tous ces gens, Suisses souvent, qui poussent sur
son bureau leur formulaire vierge. Ils hésitent, s’excusent: ils ne
savent pas écrire. Ça vous change une vie, des moments pareils.
Et, la minute d’après, de subir l’arrogance de certains étrangers
qui débarquent, sûrs de leur bon droit. Ça la noircit un peu, la
vie. L’épaissit, dans tous les cas. Notre gestionnaire, lui, il ne fait
pas de politique. Il ne cherche à donner du grain à moudre à
personne. Il a déjà été tellement récupéré. Alors, il regarde
simplement. Se dit que, l’essentiel, c’est de ne pas se prendre
trop au sérieux. Et il éclate de rire lorsqu’une femme lui lance, en
balayant du regard la modeste circonférence de son bureau: «Ils
vous sortent, parfois? Ils vous autorisent la promenade?»

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