Le juge Burgaud
TEXTE: BÉATRICE SCHAAD
Si ça me pèse d'avoir été auditionné par la commission
d'enquête parlementaire française sur l'affaire
d'Outreau? La seule chose qui m'ait pesé, ce sont mes
bras. Ils se recroisaient sans cesse, ces traîtres. Comme
si j'avais quelque chose à cacher. Collés à mon corps
comme quelqu'un qui aurait cherché à me bercer, à me
cajoler, à me rassurer. J'ai une totale maîtrise de moimême,
rigide depuis l'enfance paraît, mais mes bras
étaient soudainement comme indépendants de moi.
Très désagréables, ces choses qu'on ne tient pas, qui
nous échappent, vous ne trouvez pas, docteur?
Désagréable comme un acquitté qui attend des excuses
de vous, alors qu'on a, comme moi, la loi pour soi. Je
voulais les décroiser, mes bras, durant cette audition, je
me répétais intérieurement, décroise, aie l'air détendu,
aie l'air cool, tu as le droit pour toi et le droit, c'est à toi,
le droit, c'est toi. Durant toute cette audition, j'ai
davantage pensé à mes bras qu'à ces acquittés. Godard
par exemple, qui a perdu son job et sa femme, qui me
fixait, qui n'en finit plus de répéter que, aujourd'hui à
cause de moi, il est mort. Je ne veux pas vous
apparaître trop tatillon, déjà qu'on me trouve légaliste,
mais, sur un plan strictement scientifique, quand on est
mort, on est mort. Donc, on la ferme. Voyez, docteur,
ce qui me manque, ce n'est pas une psychanalyse, c'est
un règlement, quelque chose qui m'imposerait de
décroiser mes bras. Ça, je le respecterais.

