Bruno*
TEXTE: DENIS MAILLEFER
Tu es dans le vestiaire de Bruno, quelque part à Adelboden, à Saas
Fee ou à Cortina. La combinaison bleue a remplacé la vieille, celle qui
avait des trous de gruyère. La Suisse est bleue, bleue comme le ciel
de Wengen, de Morzine, bleue comme Swisscom, aussi. Les grosses
et lourdes Lange sont ouvertes, prêtes à recevoir les pieds de Bruno.
Sont aussi accrochés les gants, les survêtements, le casque, les
lunettes, tout le reste, tout ce barda lourd pour aller glisser à Lake
Placid ou Sapporo. Tout ce temps où tu imagines Bruno escaladant
les montagnes sur des télésièges identiques, où tu imagines Bruno
passant des portes, faisant des manches, discutant sans fin avec son
serviceman à propos de la neige de Garmisch ou de Sarajevo, tout ce
temps dans des hôtels tous plus moches les uns que les autres, tout
ce temps passé avec des entraîneurs bardés de logos et qui disent
allez les gars il faut entrer plus direct dans la bleue, qui disent il faut
sortir vite du gauche, qui l'été disaient allez les gars encore une série
de sprints et puis après repos en chambre. Tu imagines Bruno buvant
un Rivella dans les boîtes de Zermatt ou de Saint-Moritz, et se
couchant seul dans un lit d'enfant à 21 heures 30 pour aligner les
manches le lendemain. Tu penses aux camps de Bruno, parfois avec
seulement les garçons (on ne dit jamais « les hommes »), parfois
avec les filles aussi (on ne dit jamais « les femmes »), avec peut-être
parfois des parties de jass mixtes, qui sait. Tu penses à Bruno et ses
12 paires de ski taillés, tu penses aux genoux flingués de Bruno, au
froid, au brouillard, aux rêves de Bruno, à cette envie de bien skier,
aux hanches de Bruno quand il est à fond sur la carre dans le dévers
de Kitzbüehl ou de Val d'Isère, et tu ne sais pas comment Bruno aura
le courage d'enfiler sa combinaison Swisscom bleue pour remonter la
pente une fois de plus.
*Kernen, skieur

