HISTOIRES DE L'ART

Balthus ou la négation des images

TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER

La crainte de représailles ou le refus d’assumer des audaces
passées gangrènent la production des images contemporaines
Par Christophe Flubacher
En 1965, Roy Lichtenstein exécute l'une de ses toiles les plus
célèbres, M-Maybe. On y voit une jeune femme blonde aux yeux
bleus et à l'air songeur, la tête appuyée sur sa main gantée.
Visiblement, elle a rendez-vous, mais son chevalier servant lui a
fait faux bond. Le phylactère reflète l'état de sa pensée
conjecturale, le bégaiement trahit son désarroi. Tout dans cette
composition dénote une volonté d'appauvrir l'image, de la
ramener au seuil de l'émotion la plus plate. Le traitement est
standardisé, l'esthétique épouse le canevas linéaire des comics,
la trame d’imprimerie souligne le caractère reproductible de
l’image, le décor est interchangeable, les couleurs primitives, les
contrastes sans nuances. Cette artificialité du langage pictural
est en outre renforcée par le stéréotype de la jeune femme
sentimentale et éplorée. Avec Lichtenstein, le pop art exhale
l’eau de rose distillée par les premiers sitcoms télévisés.
Cette platitude va-t-elle servir de matrice idéologique à l’image
contemporaine? Echaudées par l’affaire Mahomet, nos
démocraties envisagent de réglementer la représentation du
sacré; chez les photographes, pour ne pas attenter à la vie
privée, on «floute» le visage des quidams; à la télévision, la
chute de reins qui sourd du pantalon taille basse de Paris Hilton
est pixellisée; en peinture, comme le rappelle Raphaël Aubert
dans Le paradoxe Balthus, l'artiste pratiqua jusqu’à sa mort une
forme hallucinante de révisionnisme artistique, retouchant ses
tableaux, s’efforçant de cacher ou de nier la charge
extraordinairement érotique des ses toiles, assimilant ses
représentations de petites filles délurées à des peintures
d’anges, invoquant, pour excuser leur pose lascive, la candeur
innocente de leur jeunesse. Qu’on y prenne garde, ces entorses
à la réalité, cette vérité qu’on biaise, cette peur larvée et ce
refus d’assumer la paternité de ses oeuvres, grignotent
inexorablement nos libertés et accentuent d’autant notre cécité
à l’égard du monde.

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