LA LETTRE D'AMOUR

Martin Hellweg - Verdun, 1916

TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN

Je sais bien, Martin, que c’est un mot de polémiste, mais la
Wermacht, en pays francophone, toujours s’est vue affublée de
sobriquets variés. Aussi bien je dis Martin, mon doriphore, mon
vert-de-gris, mon sulfaté, je déteste ta guerre à Reconvilier.
C’est un peu – curieuse concordance des temps – comme
Verdun, au 21 février 1916: on sait que ça commence par une
lourde préparation d’artillerie, cela, c’était l’an dernier avec la
première grève et tes premières promesses trahies. Ça se
poursuit huit mois plus tard, c’est aujourd’hui, par 700 000 morts
pour la gloire des généraux et ça s’achève après quatre ans par
une capitulation sans conditions.
En somme, il faut craindre que tu sois un mauvais général,
Martin. Et que tu prépares ton Versailles ainsi que celui de ton
Kaiser, Sauerländer, qui ne vaut guère mieux. Je récapitule:
Friedrich Sauerländer conseillait la direction de la SGS à l’époque
des conflits internes et ruineux, il a été le dernier dirigeant
d’André avant la faillite et il a perdu Rolex Bienne. Quant à toi,
Martin, on te sait financier, mais les spécialistes peinent à
discerner chez toi une quelconque compétence industrielle
réellement avérée.
Mais non, je suis injuste. Qu’importe le passé, diras-tu, et tu
auras raison. Parlons donc du présent. Ton président et toimême
réussissez le haut fait de liguer contre vous le monde
industriel – soucieux de vous voir pulvériser la paix du travail – le
monde politique, subitement réveillé, les salariés enfin, écoeurés
d’être sacrifiés. On vous propose de négocier? Vous crachez à la
face de la conseillère d’Etat bernoise Elisabeth Zölch, puis de
Joseph Deiss, puis, un moment, de son médiateur Rolf Bloch.
Au final, Martin, après la fin de la Boillat et lorsque tu seras
remercié, la défaite de tous sera consommée. Mais au jour, sans
doute pas si lointain, où tu vendras tes 88 000 actions, tu
devrais gagner gros. Tu jugeras alors avec les autres
actionnaires que c’est cela qui compte, et tant pis pour les
victimes.
Ton or, Martin, luit dans tes mains en même temps qu’il remplit
de terre la bouche ouverte de tes cadavres.

©2006 Saturne All Rights Reserved. Designed by Cyber-squid