LE REPORTAGE

Le gardien du sas (fin)

TEXTE: BÉATRICE GUELPA

Deux semaines par mois, un garde surveille la salle où les futurs
chômeurs viennent s’inscrire et profite de voir ses amis
Il ressemble à Maya l’abeille, et ça n’a pas vraiment l’air de lui
plaire, au garde. Pantalon noir, chaussures noires, pull noir. Et
une rayure jaune sur le torse. Trois lettres sur l’épaule: GSP,
pour Guardian Security Partner. Un écusson en anglais, parce
que cela fait plus chic, forcément.
Le garde, lui, avec son air qui s’ennuie sous son crâne rasé, il
s’en moque un peu. Pour lui, cet uniforme, c’est un job. Et il est
bien placé pour savoir qu’il vaut mieux ne pas le perdre. Pendant
deux semaines, à la fin et au début de chaque mois, il patrouille
dans le sas. Il est payé pour s’assurer que les futurs chômeurs
ne sèment pas la pagaille dans la salle des préinscriptions. Qu’ils
ne resquillent pas dans la queue qui, à cette période, peut
s’étendre jusque dans la rue, juste en face du coiffeur pour chats
et chiens, White&Black.
Aujourd’hui, c’est calme. Et le garde fait les 100 pas dans la salle
d’attente. Des pas trop grands, trop rapides. Je le regarde
comme je suivrais une balle de tennis à la Coupe Davis. Cela me
stresse de le voir s’ennuyer à ce point. J’essaie de regarder
ailleurs. Ouvre nerveusement mon journal fétiche, Tout l'emploi,
Tout l’immobilier, et tombe sur l’article qui propose:
«Déterminez votre profil de stress. Regardez cet homme qui,
apprenant qu’il n’a pas obtenu un poste convoité, entre dans
une phase de stress violent, conjoncturel, se traduisant par une
pathologie grave. A-t-il seulement réfléchi au fait que, peut-être,
il n’était pas vraiment fait pour occuper ce poste, que ses
compétences étaient ailleurs ou bien même qu’il était trop tôt?»
C’est le Dr Soly Bensabat qui écrit ça dans son livre Vive le
stress! Je relève la tête, observe encore la salle où attendent
une trentaine de personnes. A voir tous ces gens, la mine
défaite, je me dis qu’ils n’ont pas dû lire les pages du bon
docteur…
Ça doit être le sourire de Léa, la petite de 1 an et demi qui l’a
calmé. Léa tire consciencieusement le porte-monnaie hors du
sac de sa mère, le vide. Le garde sourit. Au même moment, les
haut-parleurs se mettent à cracher une musique d’ambiance
particulièrement appropriée: «Alleluia, alleluia…» Version pop.
Un ange traverse le sas.
Entre un vieux copain du garde. Ils causent boulot, carrière et
puis, très vite, vacances. Le garde rigole. Soudain, il tend
l’oreille, professionnel. Au guichet, quelqu’un a prononcé le mot
«problème». Il relève la tête, hume, décide qu’il s’agit d’une
fausse alerte et continue de parler avec l’ami qu’il n’a pas vu
depuis longtemps. Jusqu’à l’arrivée d’une Péruvienne très sexy,
que le garde inspecte des pieds à la tête. En pro.
Je laisse passer un fantasme ou deux, puis tente ma chance avec
des banalités du style: «Pas trop d’action, hein?» Comme il est
sympa et qu’il s’ennuie, il me répond: «Non, c’est l’horreur…» En
fait, il n’y a eu qu’un seul incident à sa connaissance. Un type un
peu à cran qu’il a fallu maîtriser. Rien de méchant. La plupart du
temps, c’est calme. Plus qu’à Carrefour où il travaille à la
sécurité lorsqu’il n’est pas dans le sas ou lors de ses patrouilles
de nuit. Ici, il est sans arme. «Je n’aime pas trop me balader
avec tout l’arsenal.»
Plus on parle et plus il me dit qu’il est content de son travail.
«J’ai beaucoup de potes au chômage, alors, comme ça, je vois du
monde.» Justement, en voilà un. Ils tombent dans les bras l’un
de l’autre, s’étreignent comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis
des mois. A leur conversation, je comprends qu’ils se sont
quittés l’avant-veille. Quoi? Même les gardes, ils ont le droit
d’êtres tendres!
Quelques minutes plus tard, il retrousse une manche de son pull
noir: «T’as vu mon nouveau tatouage?» «Ah, t’as craqué?» Moue
fière du garde. Un tatouage, ça fait mal. Surtout sur l’avant-bras.
Du coup, il remonte le pull plus haut encore, et l’autre bras y
passe aussi. Sous l’écusson, c’est un alphabet qu’il planque, le
garde! Des lettres de toutes sortes, des formes. Une vraie bande
dessinée. Assis à une table, un homme d’âge mûr, veste en
daim, assez classe, regarde les deux amis, hésite entre le
dégoût et la fascination. Il laisse tomber son Tout l’emploi, Tout
l’immobilier qui promet tout de même 717 offres cette semaine,
et se met à écouter le garde et son pote parler de la qualité de
l’encre et des mérites de tel ou tel tatoueur. Il savait qu’il venait
de franchir un cap dans son existence en pénétrant dans le sas.
Il ne mesurait pas encore les nouveaux mondes qui allaient
s’offrir à lui.
Tout à coup, sirène! Evacuation! On entend des «dehors! dehors
tout le monde!» Tous les gestionnaires administratifs sont déjà
habillés de pied en cap, manteaux, sacs, mallettes, et se dirigent
vers la sortie. Vague mouvement dans la salle d’attente.
Certains se lèvent, indécis. D’autres se cramponnent à leur
chaise en ronchonnant: «Ça fait deux heures que je suis là, je
vais pas perdre mon tour!» Quelqu’un crie encore: «Dehors!» Et
le sas finit par se vider. Cohue sur la rue. Disparition du garde.
Les gestionnaires administratifs partent en files indiennes vers
les cafés alentour, heureux de cette pause inespérée. Les futurs
chômeurs, agacés, tournent en rond devant la porte en
s’interrogeant: «Qu’est-ce qui se passe?» «Ça va durer combien
de temps?» Une femme avec une queue de cheval blanche,
lance: «C’est un exercice!» «Comment vous le savez?» «Eh ben,
j’ai demandé. Si vous attendez qu’on vienne vous dire quelque
chose, ici!»
Au bout d’une demi-heure, tout est rentré dans l’ordre. Les
futurs chômeurs sont de retour dans le sas. Et presque tous les
gestionnaires administratifs. L’un d’eux débarque, après une
pause prolongée, croise un collègue: «C’est déjà fini?» «Depuis
au moins quarante minutes. Tu viens manger?» «Ok, tu
m’attends là? Il faut que j’aille pointer pour sortir…»
Je retrouve le garde et son pote un peu plus tard, près de la
porte d’entrée, au coin fumeurs. Ils parlent de leur dernière
cuite, de leur soirée télé et de l’état de leurs économies pour
l’achat d’un mobilhome. Une dame à la coiffure impeccable,
foulard Hermès autour du cou, l’interrompt sans courtoisie pour
lui demander conseil. Serviable, il indique les formulaires à
remplir, le distributeur en plastique rouge qui crache des tours
de rôle et les chaises en bois, pour attendre. «Vous avez le
temps?» lui lance le garde. Sourire amadouant de la dame qui
signifie non. «Alors, vous devriez revenir le matin. Y a personne,
le matin!» Le garde reprend sa place près de la porte et soupire:
«Ils feraient mieux de m’engager à plein temps. J’aurais un
tabouret à l’entrée, j’orienterais les gens et je serais là en cas de
problème.» Il réfléchit une seconde, doit se dire que c’est une
bonne idée. Puis conclut: «Et puis, je ne serais plus obligé de
m’habiller en clown.»

Vos réactions
A la suite de cette série, vous nous avez raconté

Coupé!
L’Association de défense des chômeurs, quelque 450 membres,
qui conseille les demandeurs d’emploi et met des ordinateurs à
leur disposition, s’est vu couper ses 25 000 francs de
subventions de la Ville depuis le début de l’année. En trente ans,
les subventions de cette association ont suivi une courbe
inversement proportionnelle à celle du chômage: 80 000 francs à
rien! De quoi mettre un peu mal à l’aise Manuel Tornare, notre
maire à tous, qui a décidé de mettre l’ADC au régime sec, tout
en raclant quand même ses fonds de tiroirs pour trouver 7000
francs, histoire d’amortir le choc.

Gonflé!
Emmanuel Viaccoz, conseiller de l’Office cantonal de l’emploi
(OCE) pendant sept ans, a décidé de se mettre à son compte
pour recevoir et guider les futurs chômeurs dans la jungle du
chômage. Il propose une assistance dans les démarches
administratives, des trucs pour obtenir des cours ou des
formations, une aide pour créer sa propre entreprise avec les
outils de l’OCE ainsi que des conseils pour rester en bonne
santé. Bref, il fait le boulot que les fonctionnaires, qui gèrent
entre 150 et 200 dossiers chacun, ne peuvent plus faire. Quand
on a entendu dire que l’OCE, faute de sous, ne sait pas trop
comment se débarrasser des 75 conseillers engagés à la hâte à
partir de 2002, on se dit qu’il y a effectivement un marché…
www.chomage-info.ch

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