Hockey suisse
TEXTE: DENIS MAILLEFER
Tu es dans le vestiaire de l’équipe suisse de hockey et tu contemples
l’infinie complication de ces tenues, ces protections, ces maillots
XXXXL, ces jambières,ces casques, ces shorts pour obèses, ces gants
de pattes d’ours et tu penses à tout ce poids, avec en plus les
cannes,multiples, personnalisées, scotchées avec amour sur 25 ou 32
centimètres, tu penses à tout ce poids, à la taille des sacs, on pourrait
y mettre un homme, presque, tout ce poids pour aller taper sur un
puck minuscule, pour le pousser avec une canne au fond d’un but
minuscule gardé par un type à l’équipement encore plus lourd que les
autres, tu penses au travail qu’il faut fournir pour équiper un joueur
de pied en cap, comme on dit, à tout ce travail qui est fourni par les
employés de Nike et les employés des autres marques, en Suisse
mais surtout au bout du monde, là où peut-être on ne sait rien du
hockey, là où la glace était portée à dos d’homme voici peu, mais pas
pour patiner, tu penses à tout ce poids, tu n’es pas là pour faire le
couplet du riche face au tiers monde tu te dis, mais tu penses juste à
ces garçons de Spiez ou de Cudrefin qui tous les jours s’habillent pour
jouer avec l’équipe de Suisse, battre les Canadiens qui sont forts, les
Tchèques qui sont très forts, mais toujours avec ce poids du monde
sur les épaules, comme des Atlas modernes, bardés d’armures et
maillots frappés d’une croix blanche et du logo de Nike, qui
s’habillent pour aller pousser ce petit puck, qui n’a ici rien de
shakespearien, dans ce tout petit but, s’habillent sans fin, toute cette
lenteur, c’est si long, tu imagines, et ensuite cette vitesse sur la
glace, tu penses que tu ne vois jamais rien, en tous les cas à la TV, tu
penses que tu réalises qu’il y a but uniquement lorsque les gars
lèvent leur canne, et tu finis par te demander si un jour ils refuseront
de s’habiller sans fin mais voudront faire autre chose, nager, jouer à
la pétanque, rien faire, aller voir des poissons en mer Rouge, en tous
les cas loin de toutes les patinoires, de tout ce fourbi, de tout ce
bordel si lourd, de tout ce poids, tu le répètes, qui doit les accabler et
les fatiguer et les miner et même parfois les faire pleurer dans le
vestiaire de Torino, même en battant les Canadiens qui sont forts et
les Tchèques qui sont très forts.

