Des cartes peu cartésiennes
La parution du nouvel Atlas géographique met en lumière un
monde de discorde et de mensonges
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
1929 vit Salvador Dali et Georges Bataille se brouiller à propos
d’une interprétation discordante d’un tableau, Le jeu lugubre,
dans lequel Dali résume les principes de la psychanalyse
freudienne. L’androgyne juché sur une stèle affichant l’unité des
poids et mesures incarne le Moi, soit l'être humain socialisé qui
harmonise ses pulsions avec les interdits du Surmoi. Au centre se
tient la personnification du Ça. Le corps éclaté symbolise le
sommeil pendant lequel les pulsions libérées de toute tutelle
extérieure laissent libre cours à leurs penchants. A droite
apparaît l’image du pervers. Comme il n’a pu canaliser ni
sublimer ses fantasmes, il est passé à l’acte, ce qu’atteste la
maculature de ses habits. Pour la plus grande honte de Dali,
Bataille vit dans cette toile une ode à l’émasculation et à la
coprophagie. La controverse ne s’éteignit pas, et l’écrivain fut
excommunié par les surréalistes.
Les rédacteurs de l'Atlas 2006 du Monde diplomatique ont été
eux aussi confrontés à d’interminables querelles interprétatives.
Victimes de groupes de pression qui usent de tous les moyens
pour dicter la manière de nommer et de représenter les
territoires, les cartographes se sont heurtés à Israël et à la
Palestine à propos de Jérusalem, à l’Inde et au Pakistan pour le
Cachemire, à la Grèce et à la Turquie sur Chypre, à la Corée du
Sud et au Japon relativement à la dénomination du bras de mer
qui les sépare, mer de l’Est ou mer du Japon. En 2004, l’Iran
interdit la diffusion de la revue National Geographic qui évoquait
le golfe Arabique et non Persique. En 2001, la Chine protesta
parce que Taiwan figurait en tant qu’Etat indépendant. Et que
dire de l’ex-Allemagne de l’Est qui gommait routes et villages
alentour du Rideau de fer afin de décourager les passages à
l’Ouest? Il faut savoir, écrit Philippe Rekacewicz, coauteur de
l’Atlas, que c’est avec ces cartes de la discorde et du mensonge
que nos avions s’efforcent quotidiennement de nous mener à
bon port: «Lire une carte est un acte de foi», conclut-il. Bon vol…

