Attache-t-on un chercheur avec des
saucisses?
TEXTE: JACQUES NEIRYNCK
Politiques et journalistes ont essayé de susciter une
escarmouche entre les Universités de Genève et Lausanne
et, d’autre part, l’EPFL. Les patrons de ces deux institutions
se sont hâtés de la minimiser par des déclarations
conciliantes. Il n’y aura donc pas de pugilat universitaire, au
grand dam des pondeurs de copie à scandale.
Mais le sujet de l’esclandre avorté est intéressant. Il semble
que certains chercheurs se soient déplacés à l’EPFL, en
estimant que les conditions de travail y étaient plus
séduisantes, y compris la paie. N’importe où ce genre de
transhumance paraîtrait normal, voire souhaitable. Puisqu’il
existe un libre marché des produits et services, pourquoi
n’existerait-il pas un libre marché de l’emploi où les
travailleurs recherchent les meilleures conditions?
Cette règle vaut pour tous, sauf pour les chercheurs. Comme
ils jouissent d’un métier passionnant, il faut qu’ils se
satisfassent de leur sort matériel et qu’ils ne se mettent pas
en tête de mieux gagner leur vie. Semblables aux artistes et
aux religieux, ce sont des êtres éthérés, se nourrissant d’air
pur et d’eau claire, totalement désintéressés. Les universités
doivent éviter toute compétition et se complaire dans une
grisaille rassurante. Ce sont des lieux de renoncement, de
dévouement et d’abnégation.
Ainsi va le monde productiviste, où la compétition est féroce
et où tout se jauge à sa production de fric. Comme Sodome
et Gomorrhe, il ne peut éviter la colère de l’Eternel que par la
présence de quelques justes. Chercheurs, artistes et religieux
sont priés de se conformer à la vertu la plus exigeante pour
garantir la pureté de leur démarche et compenser les vices
des autres. Bienheureux les pauvres en monnaie, car ils sont
riches en esprit.

