Charles Beer, mon pauvre moineau
TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN
Charles Beer, mon oison, mon pauvre moineau, mon petit piaf, je
te vois bien tremblant et tout décontenancé dans le nid épineux
de l’enseignement genevois. Tout de même, est-ce une raison
pour dire n’importe quoi? A suivre tes pépiements affolés
d’oisillon malmené, l’obligation pour les élèves d’atteindre leurs
objectifs scolaires en français et en mathématiques pour être
promus «laissera quelque 800 élèves sur le carreau».
C’est assez effarant à entendre, Charles, mon oiselet. Parce que
ça signifie qu’aujourd’hui des enfants qui n’ont pas atteint les
objectifs scolaires continuent tranquillement leur cursus. Mais, à
la fin, on se demande tout de même où vont ceux qui maîtrisent
à peine et depuis plusieurs années le français et les
mathématiques? Et quand, au terme du primaire, on ne sait
couramment ni lire, ni écrire, ni compter, ne faut-il pas redouter
de rester sur ce maudit carreau qui répugne tant à ta conscience
égalitariste?
Hélas, je crains qu’il faille rappeler ici, Charles, qu’il est malvenu
de confondre égalité des chances et conjuration des imbéciles.
Et qu’il faille redire en outre que, au final, les promotions
scolaires de complaisance ne font que renforcer les inégalités
entre ceux qui sont issus de milieux favorisés et les autres. Fautil
enfin répéter que laisser sombrer des élèves de peur de les
heurter en leur imposant des objectifs contraignants n’est, en
toute fin, ni éthiquement acceptable ni socialement justifiable?
Curieuse vision du monde, tout de même, que celle qui consiste
à croire que les parents envoient moins leurs enfants à l’école
pour qu’ils apprennent à lire, à écrire et à compter que pour les
occuper durant une partie de la journée. Mais le crois-tu
vraiment, Charles, mon roitelet, mon rouge-gorge? A t’entendre
parler d’élèves laissés sur le carreau, il faut craindre que oui. Et
redouter que ce qu’on subodore depuis longtemps des
socialistes soit hélas vrai: ce ne sont pas des citoyens que leur
école forme, c’est une clientèle stupide et nonchalante.

