LE REPORTAGE

Chez les conquérants de la méditation (I)

TEXTE: PIERRE-LOUIS CHANTRE

A coups de pubs géantes, les sbires de l’Institut Maharishi
déboulent à Genève. De doux dingues? Des visionnaires? Récit
d’une conférence grand-guignolesque

L’homme est habillé d’un beau complet beige et d’une cravate
rouge. Il est de haute stature. Sa tête longue, son crâne dégarni
et son air concentré lui donnent l’allure d’un monsieur
important. Il doit avoir une cinquantaine d’années.
«Mesdames et messieurs, bonjour, je suis le ministre au Pays
mondial de la paix sur terre. Aujourd’hui, nous allons vous
révéler les procédés qui permettent de réduire la criminalité et
de mettre fin à toute guerre, cela de façon parfaitement
scientifique. La conférence d’aujourd’hui sera retransmise par
satellite dans le monde entier.»
La scène se passe au 5e étage de l’Hôtel Métropole de Genève,
fleuron du patrimoine local. Le matin même, dans la presse
romande, un encart de l’Institut Maharishi promet qu’un
physicien de haut vol va montrer comment «rendre la Suisse
invincible». La démonstration doit avoir lieu à 14 heures. Quel
genre de discours peut-on bien mettre derrière un libellé aussi
gonzo? L’annonce affiche les portraits photo de trois
personnages aussi effrayants que ridicules. Ces gens-là existentils
vraiment? Sont-ils de chair et d’os? Ont-ils une quelconque
audience à Genève? La curiosité me démange. A l’heure dite,
me voilà donc assis au 5e étage de l’établissement cinq étoiles,
dans la salle Jura.
Premier étonnement, une soixantaine d’auditeurs remplissent
l’endroit. Des cinquantenaires dans leur écrasante majorité.
Bizarrement, aucun n’a l’air fou. Bloc de feuilles et stylo en main,
je projette de chroniquer l’événement avec le moins d’a priori
possible.
Cette intention n’a rien d’évident.
Dès l’entrée, le décorum de la salle donne le sentiment
d’embarquer dans une soucoupe volante. Deux longues tables
arborent des fanions petits et grands de l’ONU, de la Suisse, de
l’Union européenne, de la Grande-Bretagne, de la France et de
l’Allemagne. Sur les murs, avec des titres rouges sur fond jaune
et bleu, une dizaine de fiches expliquent le secret de
«l’invincibilité en chimie», de «l’invincibilité en biologie», de
«l’invincibilité en cosmologie», idem pour la minéralogie, la
biochimie, la physique. Enfin, parmi les organisateurs, on repère
trois hommes vêtus d’une robe de bure claire. De leur cou
descend une chaîne en or au bout de laquelle pend un disque
solaire. Sur leur tête, un diadème doré qu'ondirait trouvé sur un
gâteau des Rois. L’un d’eux s’appelle Félix Kägi. C’est le raja de
Suisse. Les deux autres dignitaires, ses collègues, viennent des
Etats-Unis et de Grande-Bretagne.
Lors d’une courte intervention, raja Félix (c’est son vrai nom)
rappelle l’inauguration récente, à Genève, de l’Université de la
paix mondiale, du Collège de médecine védique et de
l’Université Maharishi de management. Puis, il introduit la
vedette du jour: «Soyez très attentifs à ce qui va suivre. Le
professeur John Hagelin est un physicien de renommée
mondiale. Il a notamment travaillé au CERN et au Centre de
recherche de Stanford. Récemment, il a émerveillé le monde
scientifique avec ses travaux. Dans un instant, il va prouver que
la Suisse peut devenir invincible.»
Pour l’anecdote, la traductrice (tout se passe en anglais) dit
«invisible» au lieu d’«invincible».
Chauve et rassurant, le grand physicien entre en scène. A sa
gauche, un écran plat diffuse un diaporama. Y défilent des
rectangles, des flèches, des graphiques, des formules
algébriques. Tout cela est le plus souvent trop petit, illisible:
«Depuis trois cents ans, la science a exploré des couches de
réalité très profondes. Mais, avec nos recherches sur la
conscience humaine, nous sommes allés encore plus loin. Nous
avons découvert la source de toutes les formes et de toutes les
lois de la nature. Ce que je dis n’est pas de l’ordre de la
croyance ou du concept philosophique. Nous avons
scientifiquement trouvé l’origine de l’univers dans toute sa
diversité.»
Je résume, son intervention a duré plus d’une heure : «Cette
découverte a donné naissance à notre théorie du «champ
unifié». Le champ unifié est une entité infinie, autoréférentielle,
qui a conscience de sa présence et peut créer à partir d’ellemême.
Lorsqu’on a compris le champ unifié, on a tout compris.»
En un mot, ils ont découvert Dieu.
Pendant l’exposé, le raja américain dodeline de la tête. Il dort.
Ou alors il médite? Mais voilà que l’homme de science arrive au
point central de son propos: «Le champ unifié représente le
quatrième état de l’intelligence humaine. Cet état est unique,
car il implique la totalité du cerveau. Or, il est possible
d’atteindre ce niveau grâce à la méditation transcendantale.
Plusieurs études montrent que la méditation est corrélée à
l’intelligence. Un étudiant qui médite, par exemple, obtiendra de
meilleurs résultats universitaires. Un cerveau qui médite
régulièrement atteint rapidement une activité trois fois plus
importante qu’un cerveau normal. Nous appelons cela: la
neurophysiologie de l’illumination.»
Tout l’exposé tend vers ce but: convaincre l’auditoire de se
lancer dans la méditation individuelle et collective. Objectif:
sauver le monde. D’ailleurs, à Genève, il suffirait d’une
soixantaine de «méditeurs» pour défendre la cité contre tout
ennemi intérieur ou extérieur. En effet: «Une personne qui
médite émet une onde radio. Lorsque deux personnes méditent
ensemble, la réunion de leurs ondes vaut bien davantage que
leur simple addition arithmétique. Si l’on considère qu’une
personne en méditation émet une onde de valeur 1, deux
personnes en méditation émettent une onde commune qui vaut
(1+1)2 = 4. Comme on le voit, le fonctionnement de la
méditation est exponentiel. Il suffit ainsi de la racine carrée de
1% d’une population donnée pour créer un effet d’invincibilité
sur les 99% restants.»
A l’appui de ses affirmations, l’ancien employé du CERN avance
des preuves expérimentales, la plus spectaculaire étant une
formidable réduction de la criminalité au Sénégal. Récemment,
miné par un taux de récidive de 90%, le pays africain aurait
appelé les spécialistes Maharishi à la rescousse. Ces derniers
auraient enseigné la méditation collective à la population
carcérale sénégalaise, qui s’y est attelée avec beaucoup
d’enthousiasme. Au bout de quelques mois, le taux de récidive
serait tout bonnement descendu à moins de 6%.
Plus encore que son contenu, le ton de la conférence me laisse
baba. Malgré l’énormité de leur propos et de leur mise en scène,
les orateurs parlent avec un sérieux inébranlable. Et puis,
pendant la conférence, des pensées troublantes me viennent à
l’esprit. Je me souviens que David Lynch vient de lancer un
programme de méditation avec le même genre d’intention.
D’ailleurs, la documentation de l’Institut Maharishi mentionne
des liens avec le cinéaste. J’aime beaucoup David Lynch. Je
trouve même que c’est l’un des meilleurs cinéastes
d’aujourd’hui.
Décidément, il faut aller voir tout ça de plus près.

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