Simon
TEXTE: DENIS MAILLEFER
Tu es dans le vestiaire de Simon, le petit gars avec une
tronche de, ont dit les observateurs imaginatifs, de
Harry Potter, un petit gars de Suisse avec des lunettes,
qui avait gagné deux médailles d’or à Salt Lake City
voici quatre ans, une éternité, une olympiade, sans
avoir rien gagné avant, et rien après non plus, surtout.
Ses deux skis si longs et si lourds ont l’air beaucoup
trop grands pour un si petit gars. Tu penses à cette vie
de sauts, de hauts et de bas, sans rire, cette vie à
monter des escaliers si lentement pour redescendre si
vite en volant du haut d’un tremplin. Tu te demandes
quelle est la différence entre un saut à 132 mètres qui
te donne l’or et un saut à 119 mètres qui ne te donne
rien. Tu te demandes comment va la tête de Simon
depuis quatre ans, tu te demandes plus généralement
quelle est la différence entre gagner et perdre, ce vieux
truc du sport et de la vie, tu te demandes ce qui te
procure le plus d’émotions, réussir ou rater, ce qui
s’enfonce le plus profondément dans ton coeur, ce qui
te laisse le plus de marques. Tu ne sais pas comment
Simon fait pour monter encore les marches des
tremplins, tu ne sais pas comment tu fais quant à toi
pour te lever le matin, avec tes tremplins à toi et tes
sauts si souvent trop courts. Tu te dis: il faudrait donner
des médailles à ceux qui perdent, non par charité
chrétienne ou par une morale à la Coubertin, mais
parce que vivre en perdant est si répandu et si peu
prévu par le mode d’emploi que tu as reçu, petit. Ce
n’était pas dans le contrat ou alors en si petites lettres,
tout en bas. Tu voudrais bien savoir comment Simon
fait pour ne pas se jeter en bas du tremplin sans skis, et
s’écraser une dernière fois pour oublier enfin tous ces
regards jetés au tableau d’affichage qui s’obstine à
afficher 119 mètres et non 132. Tu voudrais appeler
Simon pour lui dire qu’il est ton frère, qu’il a tellement
de frères, mais tu sais que tu ne le feras pas. Tu
embrasses les skis de Simon avec un peu d’emphase
maladroite et tu sors vite avant qu’il ne revienne, pour
ne pas croiser son regard, pour éviter de ne rien
pouvoir lui dire.
*Amann, sauteur à skis

