Micheline Calmy-Rey,
êtes-vous une dictatrice?
Imposer la parité des sexes dans le concours diplomatique accroît sa
réputaion de bouffeuse d'hommes autoritaire. La conseillère fédérale
répond aux critiques
TEXTE: ARIANE DAYER ET BÉATRICE SCHAAD
Pourquoi la réaction à votre décision de promouvoir quatre hommes
et quatre femmes dans le concours diplomatique a-t-elle été si
violente?
Je pense qu'on s'est rendu compte que plus de places pour les
femmes, c'est moins de places pour les hommes.
On ne le savait pas?
C'est une chose de savoir qu'il faut promouvoir la place de la femme
dans le monde professionnel ou politique, c'en est une autre de
concrétiser. Il existe un article constitutionnel, une loi sur l'égalité,
mais de beaux textes ne veulent pas encore dire que l'égalité est
réalisée.
Dans cette affaire, on a ressorti un vieux reproche sur votre
caractère...
Ah bon, lequel, cette fois?
Etes-vous une dictatrice?
Une femme qui décide est forcément une dictatrice, vous maniez là
un cliché habituel.
Vous niez en être une?
J'ai du caractère et je décide. J'ai une personnalité forte, j'ai des avis.
Est-ce cela être dictatrice?
C'est ce qu'on dit de vous.
Je suis une personne réfléchie et je consulte mes collaborateurs et
collaboratrices. Nous débattons, nous préparons des positions
ensemble. Mais je dois avouer qu'il faut de bons arguments pour me
convaincre, ce qui me semble normal. Je suis arrivée dans un
département où je n'étais pas une spécialiste de la matière, donc
j'écoute beaucoup.
La différence fondamentale entre vous et une dictatrice, c'est quoi?
C'est être attentive aux avis des autres. Vous savez, je ne me lève
pas tous les matins en me disant : «Je décide!» Je le fais parce que
c'est ce qu'on attend de moi, je suis dans cette fonction pour
conduire un département, pour l'engager dans une certaine direction.
Et des vraies dictatrices, en avez-vous déjà rencontrées sur votre
chemin?
Ecoutez, je ne peux pas parler comme ça des conseillères d'Etat
genevoises avec qui j'ai siégé... Je plaisante bien sûr. Non, je n'en
connais pas.
Bon, vous n'êtes pas une dictactrice, mais on vous reproche autre
chose: vous êtes une tueuse d'hommes?
Il faudrait savoir: on me critique parce que je défends la cause des
femmes, et, en même temps, on me reproche de nommer trop
d'hommes. J'aime bien les hommes, j'ai toujours travaillé avec eux et
j'ai de bonnes relations professionnelles avec eux.
Alors, passons par le bilan comptable: les hommes, vous en avez
davantage tués ou engagés?
J'ai engagé des femmes partout où c'était possible. Reste que, sur
116 ambassadeurs, il n'y a que 11 ambassadrices. Or, pour diriger
une division politique ou une représentation suisse à l'étranger, il faut
une solide expérience. On ne peut pas faire sauter trop d'étapes, ni
démotiver un département.
Faites-vous peur aux hommes?
Je ne crois pas. J'ai des relations de travail normales et agréables
avec mon entourage professionnel qui est majoritairement masculin.
Et j'ai un mari, un fils.
Dans cette affaire du concours diplomatique, on a dit que vous
«saquiez» les hommes, que vous laissiez «six mâles sur le carreau»,
que vous êtes «Calamity-Rey». Cela vous fait rire?
Non, ça ne me fait pas rire. C'est tellement excessif que c'est
finalement sans importance.
Vous n'avez même pas envie de rétablir la vérité?
Je me bats pour la rétablir. En plus, c'est la troisième fois que j'agis
ainsi avec les candidats diplomates: j'ai fait pareil en 2003, en 2004
et en 2006. A chaque fois, j'ai établi la parité, il n'y avait donc pas de
quoi s'étonner.
Est-il vrai que, sur cette affaire, vous avez interdit à vos services et
au Bureau de l'égalité de parler?
Non. Relevons, d'abord, que le Bureau fédéral de l'égalité n'est pas
dans mon département mais dans celui de Pascal Couchepin. Et la
déléguée à l'égalité du Département fédéral des affaires étrangères
s'est exprimée dans divers médias.
Pourquoi ce soupçon sort-il souvent dans la presse: quand une affaire
est polémique, vous bloqueriez l'information?
Ah bon, c'est arrivé quand, par exemple?
Sur cette affaire de parité, mais aussi, par exemple, sur le rythme des
départs dans votre service de presse.
La communication, c'est quelque chose d'important, surtout dans un
département comme celui des affaires étrangères. C'est délicat, cela
peut avoir des répercussions sur les relations avec d'autres pays, ça a
un contenu politique. Il est donc logique que ce service me soit
rattaché directement. Cela ne signifie pas que je prône la censure. Et,
si le roulement du personnel peut paraître rapide, c'est que,
contrairement à d'autres pays, le poste de porte-parole des Affaires
étrangères est très exigeant, mais n'est pas prestigieux. Ce n'est pas
un tremplin dans le déroulement d'une carrière diplomatique.
Vous êtes la première femme à la tête de ce département. Avez-vous
eu le sentiment que, à votre arrivée, les hommes essayaient de
rogner du pouvoir sur vous?
Les femmes cheffes sont confrontées à différentes tactiques. La
première période est généralement habitée par des jeux de
séduction. On essaie de vous séduire pour faire passer ses dossiers.
On tente de contourner l'obstacle en passant par d'autres terrains
que la raison, parce qu'on se dit, un peu facilement, qu'une femme
est émotionnelle, que ce n'est pas quelqu'un qui raisonne, qu'elle
peut vite être hystérique.
Ça se passe comment, concrètement, la tactique de l'émotion?
Je vous raconte une anecdote, qui date du Grand Conseil genevois.
En commission, dans une séance sur les comptes, j'ai dit à un
conseiller d'Etat: «Vous ne pouvez pas faire ça. Je vais demander un
avis de droit.» Il n'a réagi que sur le plan émotionnel: «Ah, mais vous
n'allez pas me faire ça à moi, pas à moi.» C'était complètement
sentimental. J'ai essayé de ne pas me laisser entraîner sur ce terrain
et j'ai donc été trois fois plus sèche qu'en temps normal. C'est à partir
de là qu'on m'a surnommée Cruella. Si vous refusez de travailler sur
des bases émotionnelles, vous créez la surprise et passez pour la
méchante.
Et, aujourd'hui, votre entourage essaie toujours de vous avoir sur
l'émotion?
Oh, non, c'est fini, il me connaît. Il sait que je reste sur un terrain
rationnel.
Les hommes, vous avez envie de leur ressembler puisqu'il vous arrive
de mettre une cravate? Et ne répondez pas, comme vous l'avez fait,
que c'est pour masquer votre décolleté!
Mais c'était vrai! Je m'étais acheté une blouse, je me suis regardée: je
ne pouvais décemment pas sortir comme ça.
Fallait mettre une broche!
Je ne suis pas broche, ni écharpe.
Une fois que vous vous êtes rendu compte que cela passait pour de la
provocation, vous l'avez remise. Donc ça vous amuse?
Je ne peux pas le cacher.
Vous l'aviez achetée où, la bleu-vert?
Je l'ai piquée à mon mari, comme les autres.
On a vu, ces dernières années, les femmes se battre pour des causes
individuelles – temps partiel, crèches – n'est-il pas temps de revenir à
une action plus collective?
Ouvrir une crèche, comme celle que j'ai ouverte au Département
genevois des finances, n'est pas une affaire de conviction
individuelle, la démarche est collective. Que ce soit comme cheffe
d'entreprise ou au Parlement, vous ne pouvez convaincre toute seule.
Or dans la famille, la femme a une double tâche, familiale et
professionnelle, elle n'a pas forcément le temps de se préoccuper de
sa voisine, on vit chacune dans de petites cellules, ce qui ne facilite
pas l'action collective. Ce sont les aléas de la vie quotidienne qui nous
posent problème, qui nous stressent, qui nous empêchent d'aller plus
haut. Dans les parlements, quand vous parlez de crèche, la salle se
vide, et il n'y a plus que des femmes.
Des femmes engagées en politique se sentent souvent coupables de
ne pas être des mères assez présentes. Cela vous est-il arrivé?
Ce fort sentiment de culpabilité traverse toutes les femmes. Au Grand
Conseil genevois, lorsque je me suis rendu compte que les séances
avaient lieu de 17 à 19 heures, j'ai d'abord eu envie de protester. Mes
enfants étaient petits, c'était l'heure où ils rentraient de l'école, il
fallait faire les devoirs, préparer à manger. Ma première pensée a été
d'approcher le président pour lui dire que ça n'allait pas. Finalement,
c'est mon mari qui a pris en charge ce créneau horaire, et je me suis
dit que c'était l'occasion de partager les responsabilités familiales.
Moi, j'ai eu de la chance, j'avais une petite fille très sociable, donc
mon sentiment de culpabilité a disparu rapidement. Mais il est revenu
au galop avec mon fils qui avait un caractère plus introverti.
Angela Merkel a été décrite comme ayant «une bouche tombante»,
comme étant «une invitée dans son propre corps», ça vous choque
quand on dit ça des autres femmes?
Bien sûr, parce que ce sont des choses qu'on ne dit qu'aux femmes.
Alors que, dans le cas d'Angela Merkel, on n'a à juger ni sa coiffure ni
son visage, je trouve ça choquant. Il est vrai que, en étant femme, on
finit par être habituée à ce genre de remarques.
De vous, on ne dit jamais que vous êtes mal habillée...
Ça m'est arrivé, non?
Non.
Mais que n'a-t-on pas dit sur ma coiffure! On a même prétendu que je
n'allais pas être élue au Conseil fédéral à cause de mes cheveux,
parce que ce n'était pas possible d'avoir une représentante de la
Suisse avec deux couleurs de mèches.
Qui vous disait ça, votre parti?
Les rumeurs couraient. D'ailleurs, une coiffeuse qui se faisait très
gentiment du souci pour moi m'avait écrit: «C'est pas possible, vous
allez rater votre élection, changez de couleur.». Il y a même une
dame qui m'a tiré les cheveux en me disant: «Excusez-moi, je voulais
voir si vous aviez une perruque.»
Connaissez-vous Ségolène Royal?
Non, mais je trouve magnifique qu'une femme puisse incarner le
renouveau de la gauche. Elle arrive à réconcilier les Français, à
représenter autre chose que la politique politicienne.
En quoi est-ce difficile d'être la seule femme au plus haut poste
politique?
Si vous échouez, ce sont toutes les femmes qui seront jugées à
travers vous. C'est une grosse responsabilité.
Vous avez dit qu'il vous arrivait même à vous d'avoir un sentiment
d'imposture, c'est vrai?
Comme toutes les femmes, je n'étais pas habituée à me mettre en
avant, j'avais beaucoup de difficultés à communiquer avec le public.
Ça a été un apprentissage de s'exprimer en public, de se dévoiler.
C'est vrai ça, ce n'est pas de la littérature?
J'étais très mauvaise au départ. J'étais une intellectuelle pure qui
élaborait des raisonnements compliqués sur un papier, et je les
exposais comme ça, sans regarder les gens. Puis, j'ai appris à avoir
confiance en moi, à faire confiance aux autres, à communiquer. J'ai
beaucoup appris dans la politique parce que ça contrevient à toute
l'expérience des femmes. Ni ma mère ni ma grand-mère n'auraient
fait ça. Les femmes sont toujours en train de s'excuser. Même quand
on parle de choses sérieuses, on veut convaincre qu'on est bonne et
on sourit tout le temps. C'est un défaut que j'ai, je souris comme si je
m'excusais de ce que j'ai à dire.
Comment vous regardent vos petites-filles?
J'ai une petite-fille de 5 ans. Elle a de la peine à comprendre ce que je
fais, quel est mon métier. Elle a vu, un jour, une caricature du Conseil
fédéral où nous étions tous les sept dans une salle de classe. Moi,
j'avais la main levée, un autre envoyait des avions en papier dans
toute la salle. Là, elle se retrouvait dans quelque chose qu'elle
connaît, elle m'a dit: «Ah, c'est ta classe!... Mais dis donc: il n'y a que
des garçons dans ta classe!» |