LE REPORTAGE

Avec les conquérants de la méditation (II)

Le grand David Lynch a t-il vraiment des liens avec les étranges
promoteurs de la future Université Maharishi de Genève?
Réponse au bout d’une trépidante enquête virtuelle

TEXTE: PIERRE-LOUIS CHANTRE

Il me regarde droit dans les yeux, un léger sourire en coin.
Grisonnants et volumineux, ses cheveux forment des vagues
dans le style Elvis première manière. Légèrement plissé, son oeil
gauche marque la force de pénétration de son regard.
C’est David Lynch, mon héros.
Il y a six mois, le cinéaste lançait une campagne internationale
de promotion de la méditation, qu’il pratique depuis trente ans.
Anxieux de vérifier ses soi-disant liens avec le Maharishi Manesh
Yogi, le créateur de la méditation transcendantale, j’ai foncé sur
davidlynchfounation.com. Pour être honnête, j’imaginais une
absence totale de mention du gourou. Ou alors, avec un peu de
chance, un démenti du genre: «Rassurez-vous, my friends,
j’adore méditer, mais je n’ai rien à voir avec cet extraterrestre
qui débarque à Genève avec des plans de dingue.»
Après un clic et demi, je trouve une page internet intitulée
lynchweekend.org. A côté de la photo pénétrante du cinéaste, le
texte suivant:
Week-end avec le cinéaste
David Lynch
Et le physicien quantique
John Hagelin
Du 24 au 26 mars
Université Maharishi
Fairfield, Iowa.
Comme on dit chez nous, ça m’en bouche un coin.
John Hagelin, c’est ce physicien américain récemment venu à
Genève expliquer comment rendre la Suisse invincible. Il suffit,
selon lui, de mêler les ondes méditatives d’un petit groupe de
gens. Entre parenthèses, j’ai appelé le CERN peu après la
conférence. Parmi les principaux points de son parcours,
l’homme de science avait mentionné le Centre de recherche
franco-suisse.
Dans un premier temps, l’attachée de presse du CERN ne voit
pas de qui je parle. Puis, après renseignements:
– Monsieur John Hagelin a bien travaillé au CERN, il y a une
dizaine d’années, mais c’était pour un postdoctorat. C’était un
simple étudiant.
– Quand Monsieur Hagelin a t-il travaillé chez vous exactement?
– Je ne sais pas, nous n’avons pas gardé cela en mémoire.
– Pouvez-vous me dire sur quelle recherche il a travaillé au
CERN?
– Bah, vous savez, nous n’avons rien gardé de ses travaux. Il n’a
rien fait de transcendant chez nous, si j’ose dire.
Je prolonge un peu:
– Ça ne vous gêne pas que ce monsieur utilise son passage au
CERN pour appuyer le sérieux de ses affirmations?
– Bah, il n’est pas assez médiatisé. Jusqu’à la conférence de
Genève, nous n’avions pas entendu parler de lui. En tout cas, le
CERN n’a plus rien à voir avec lui.
Le service de presse du centre meyrinois n’est pas bien
renseigné. Une brève recherche sur son ancien étudiant montre
que le parcours de ce dernier n’est pas exactement souterrain.
John Hagelin s’est présenté trois fois aux élections présidentielles
américaines, en 1992, 1996 et 2000, sous la bannière du Parti de
la loi naturelle qu’il a fondé au début des années 1990. En 2000,
le candidat a même obtenu le soutien de Ross Perot face à Pat
Buchanan pour la candidature d’une autre formation, le Parti de
la réforme. Le fait est que, malgré la publication d’un livre
intitulé Manuel pour un gouvernement parfait, John Hagelin a
toujours obtenu des scores dramatiquement bas (de 0,04% à
0,12%). Après sa troisième déconfiture, son parti s’est sabordé.
Malgré tout, le bonhomme n’a visiblement pas fini de faire du
bruit avec, dans ses bagages, son prestigieux passage au CERN.
Peu importe: aujourd’hui, John Hagelin a l’immense privilège de
frayer avec l’un des cinéastes les plus féconds, les plus originaux
et les plus exigeants de notre époque. A fin mars, main dans la
main, ils aborderont des thèmes du genre: «Comment la
médiation transcendantale transforme le cerveau» ou «Physique
quantique et spiritualité» ou encore «La fabrication des films, la
conscience et le processus créatif».
Un vertige m’étreint: doit-on Blue Velvet, Sailor and Lula, Twin
Peaks et Mulhollandrive à la médiation transcendantale?
Mon esprit refuse de céder à cette perspective. D’ailleurs, il
existe certainement plusieurs manières de méditer, même dans
le transcendantal. Désespérément, je cherche une information,
n’importe quoi, qui montrerait, ou même suggérerait, que les
idées du cinéaste divergent de celles du fou Hagelin. Plein de cet
espoir dérisoire, je plonge dans les méandres de
davidlynchfoundation.com.
Très vite, je tombe sur un lien qui mène sur le site de l’Université
Maharishi aux USA. Je clique, je me balade, je furète.
Momentanément, je laisse David Lynch de côté. Le site mum.edu
est très fourni: beaucoup de textes, des formulaires d’inscription,
une foule de liens. Et puis, des «podcasts». J’ai entendu parler de
ces fichiers sonores qui permettent de télécharger une émission
radio ou une conversation, mais je ne les connais pas. Le premier
podcast propose d’écouter une étudiante en 1er cycle de
l’Université de la méditation. Je n’y résiste pas. J’ai envie de
savoir comment c’est, un podcast.
Un petit écran noir apparaît sur mon ordinateur, puis, une voix
masculine, jeune, sirupeuse, avertit qu’une jeune femme va me
faire vivre une journée typique sur le campus de l’Université
Maharishi. L’enregistrement fait partie d’un ensemble intitulé:
«Histoire intérieure de la conscience». Techniquement, c’est un
montage de plusieurs moments épars. Comme si un micro la
prenait au dépourvu, la jeune fille raconte qu’elle se lève, qu’elle
va prendre une pose de yoga, que les cours de physique
obligatoires ne sont pas faciles, que John Hagelin est un
professeur étonnant, qu’elle a d’abord voulu être actrice, que
l’université ne demande qu’une heure de devoirs quotidiens,
qu’elle est en train de manger une pizza… Rien de consistant, ni
de spécifique. Hormis la mention du yoga, ce publireportage
sonore pourrait parler de n’importe quelle vie d’étudiant
soporifique.
Mais deux ou trois podcasts plus loin, voilà un extrait d’une
conférence de David Lynch himself. Les bras m’en tombent,
surtout que je ne le cherchais plus. Le week-end de tout à
l’heure n’est donc pas sa première compromission?
L’enregistrement date de septembre 2005. J’appuie sur ma
souris. Une voix nasillarde apparaît. Elle ressemble bien à celle
du grand David:
– Avoir des idées, c’est comme aller à la pêche: il faut avoir de la
patience, un hameçon et un appât. Et, si on veut attraper de
gros poissons, il faut plonger sa ligne profondément. Je crois
vraiment qu’on trouve des idées plus profondes grâce à la
méditation. Et, si votre conscience est grande, vous pouvez
chercher tout au fond, là où se trouvent les grandes idées,
abstraites, pures, puissantes.
Jusqu’ici, pas de casse. L’homme est fidèle à lui-même, grand
joueur de métaphores. Et puis:
– Ce que disent le Maharishi et John Hagelin est vrai. Tout le
monde peut attraper de gros poissons. Et vous savez, chaque
fois que vous pêchez un beau morceau, c’est de l’argent à la
banque!
Un nouveau vertige me prend: après tout, j’ai trouvé tout ça sur
l’internet. Comme chacun sait, la toile n’est pas forcément fiable.
Il faut même s’en méfier. On peut tout fabriquer dans ce monde
virtuel.
La prochaine fois, j’irai écouter des personnes réelles.

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