VESTIAIRES

Sonia*

TEXTE: DENIS MAILLEFER

Tu es dans le vestiaire d’une hôtesse du Salon de l’auto. Tu as envie
de parler du Salon de l’auto, puisque c’est du sport, paraît-il,
l’automobile. Il y a une page Auto/moto dans L’Equipe, en tous les
cas. Tu es donc dans le vestiaire de Sonia, qui vante la marque
Subaru ou Audi ou n’importe quoi d’autre. Tu regardes son costume
et tu ne sais pas s’il tu le trouves immonde ou un peu joli, un peu
sagement sexy. Tu l’imagines sur ses talons pendant des heures à
affronter des hordes de gaillards portant quatre sacs plastique de
prospectus Porsche ou Saab, ou d’autres marques qu’il ne pourront
jamais se payer, ou alors avec l’Euro Millions, ou alors en leasing les
condamnant eux et leur famille aux vacances M-Budget pour
l’éternité et au régime mauvais rouge et pâtes au quotidien. Tu
imagines Sonia devant cette énorme Spyker D12 Peking-to-Paris
(c’est son nom) à 400 000 balles, un 4 x 4 taillé pour les vrais
blaireaux, ceux qui rêvent d’écraser des buffles, ou mieux, des
nègres, comme au bon vieux temps, comme au Dakar aussi, et qui
doivent se contenter de shooter de temps à autre un gamin à
Plainpalais du haut de leur monstre haut, large et lourd, taillé comme
tu l’as déjà dit pour les vrais blaireaux, les grands connaisseurs qui
défilent devant le stand de Sonia et dont elle doit subir la
conversation vertigineuse, où il est question de chevaux et de cuir et
d’options et de 2,45 secondes de 0 à 100km/h, qui ont parfois même
traîné leur remorque (femme) avec eux, lesdites remorques croisant
le regard compassionnel de Sonia, dans la honte absolue d’être avec
des types pareils, la honte de voir dans le regard de Sonia cette
infinie tristesse de les imaginer même couchant avec eux au retour
du salon, après avoir encore devisé dans le train, pleins de bière et de
dôle acide, mais le coeur ébloui de toute cette beauté de métal et de
luxe. Tu voudrais dire à Sonia que tous ne sont pas ainsi, mais tu sais
que c’est faux puisque toi-même tu t’es parfois surpris à trouver telle
bagnole confortable, alors tu laisses Sonia avec son tailleur beige et
son foulard Hermès, tu rentres chez toi avec le tram et tu te
demandes bien ce que fera Sonia ce soir pour oublier toute cette
misère, dont la tienne.

*Hôtesse au Salon de l’auto

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