Le triomphe du fripé
Pupilles en tête d'épingle sur des yeux vert laiteux. L'animal porte un
fil entre les dents, chat de gouttière rayé, gris poussière, pas rieur,
celui de votre tante Agnès. Ce n'est pas possible, vous dites-vous, on
ne peut pas porter une cravate comme ça. Daniel Brélaz peut.
Il peut même rajouter une épingle en vache fribourgeoise, des
bretelles improbables, tendues sur une chemise épuisée qui laisse
apparaître la camisole du mari de tante Agnès, du temps où il était
encore vaillant. Le veston, coupé directement en triangle, ressuscite
d'ailleurs de manière troublante le format de la tente de camping de
votre aïeule, avant qu'elle n'achète la caravane pour passer juillet à
Vaumarcus. Daniel Brélaz, c'est Hugo Boss assassiné.
Mais triomphant. Hors de toutes les normes, modes et standards, le
syndic de Lausanne a été brillamment réélu. Sa compétence l'a porté,
bien sûr, comme la vague écologiste, paradoxe d'un électorat romand
qui élit plus vert qu'il ne vit réellement. Mais, pour expliquer un tel
score, il faut admettre, aussi, une popularité personnelle hors du
commun. Une différence, un décalage, un écart symbolique que
l'intéressé assume avec de plus en plus de bonheur et de détails. Il
sait ce qui le rend identifiable, et il y va à fond. Ainsi connaît-on
désormais sa cravate fétiche, sa tiédeur pour les salades, son poids
de 159 kilos – tout lui «profite», comme tante Agnès – et la raison
pour laquelle il tousse comme une vieille pompe à tram, âmes
sensibles s'abstenir: «Je souffre de remontées d'acidité.»
Miroir, mon beau miroir, dis-moi pourquoi je donne ma voix à Daniel
Brélaz. J'élis une part de moi, celle qui n'a plus de place, que je traque
de mes feux hygiénistes. Celle qui réclame, de plus en plus
faiblement, le droit d'être gros, fripé, vorace, et de se tailler un
costume dans les rideaux de tante Agnès. Etrange jeu électoral, entre
ressemblance et rejet: on élit celui qu'on ne voudrait pas être.
Ariane Dayer

