| Moi Saturne, cane confinée
Après trois semaines de confinement des volailles, prise de
température dans une ferme de Signy. Incroyable, la cane rencontrée
s'appelle Saturne
TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN
Ça y est, ils ont remis ça. Dehors, dedans, dehors et de nouveau
dedans... On joue à quoi, là, exactement? On veut ma mort, c'est ça?
Le confinement, qu'ils disent. L'enfer, oui! Vous savez qu'on en
meurt, du confinement? Comme de la grippe aviaire. On en crève.
Mais dans des souffrances bien plus atroces encore. D'abord
l'agressivité entre colocataires, sournoise, puis la haine de l'autre, les
terribles prises de bec. Et avec elle, vient la dégradation physique.
Due au stress, vous comprenez. Et c'est le pire pour une belle comme
moi. Discrète, terriblement raffinée. Haute sur pattes, un port de tête
magnifique. Une cane de la race des pékinois. Une belle blanche, pas
un anonyme col-vert du lac. Et baptisée, je vous prie. Je m'appelle
Saturne. Saturne, oui. Et, dans l'état où je suis aujourd'hui, pas
étonnant que ce canard satirique s'intéresse à moi. Ah! Y a de quoi
rigoler, hein? Une cane prédestinée à un avenir radieux échappe à la
grippe, mais finit encrassée, dépressive et à moitié déchiquetée par
des poules hystériques dans un deux mètres carrés. Je vois déjà le
titre en gros sur la manchette... Des vautours, ces journalistes.
J'étais prédestinée à de grandes choses, moi, je vous le disais. J'ai été
choisie avec mon canard de mari Nestor, et trois étrangers. Des
communs qu'on les appelle chez nous. L'idée était de faire un
croisement. «Ça fait une bonne viande du pékinois croisé à du
commun!» qu'elle disait, la fermière. De la bonne viande, ouais. Eh
bien, moi, on ne me confond pas avec une vulgaire pondeuse,
madame. Pas un oeuf, je lui ai pondu. Alors, elle s'est résignée. Aux
renards, les canards communs. Moi, je faisais mon entrée dans la
catégorie très prisée de «l'élevage d'ornement». Au même niveau
que les poules Brama, ces belles rousses qui picorent en toute liberté.
De classe supérieure, elles non plus ne pondent pas, elles ornent.
C'est comme passer de l'usine à la vie de château, vous voyez. On
était là «pour faire joli dans le paysage», disait la fermière, madame
Baumgartner, dans son délicieux accent vaudois. Et ça faisait du bien
d'entendre ça. Une cane d'ornement, c'est tout ce que j'ai toujours
voulu être.
Vous comprendrez bien que, pour la fermière, devoir enfermer des
canards qui sont dehors pour faire joli, c'est vraiment... très con. Mais
comprenez surtout que, pour une cane de mon standing, dont le sens
de l'existence est précisément d'embellir le monde, procurer plaisir et
émerveillement aux visiteurs, se retrouver privée du regard de
l'autre, c'est cruel. Forcée à une salace cohabitation dans un cabanon
bricolé, flanquées de mon Nestor et de ces cinq poules qui ne le
lâchent pas – les salopes! – tous agglutinés que nous sommes autour
d'une assiette de graines M-Budget et d'un seul pot d'eau, en guise
de salle de bain, c'est une ignominie. Même aux NEM on fait pas ça.
Après plus de trois semaines de confinement, c'est la déprime totale
pour tout le monde. Dans le cabanon d'à côté, elles font la grève de
la ponte. Si vous entendiez le boucan qu'elles font. Reconvilier à côté,
je vous jure, c'est de la rigolade. Et moi, je ne ressemble plus à rien.
Franchement, je vais vous dire, je préférerais encore être confite que
confinée. Préférerais qu'on m'injecte une bonne dose de H5N1 dans
un local propre d'Exit. De toute manière, vous finirez par obtenir ce
que vous voulez: la cane, elle va caner. |