LE REPORTAGE

Avec les conquérants de la méditation (III)

TEXTE: PIERRE-LOUIS CHANTRE

En attendant de transformer Genève en capitale de la
méditation, l’Institut Maharishi occupe un petit appartement
vieillot. Visite et discussion sur le thème de la folie.
– Voulez-vous une tisane ayurvédique?
Impossible de refuser la proposition: porte-parole de l’Institut
Maharishi de Genève, monsieur Léonard Stein est la gentillesse
même. En pleine matinée, trois cafés dans l’estomac, je n’ai
aucune envie d’ingérer une tisane aux épices. J’accepte pour
l’expérience.
Le breuvage a un très fort goût médicamenteux, indéfinissable.
Je n’ai jamais bu un truc pareil.
– C’est une tisane de réveil. Je pense qu’elle contient du
gingembre, mais, pour le reste, il faut voir sur la boîte.
Nous sommes assis dans le salon de l’Institut Maharishi de
Genève, au 56, avenue Wendt, 7e étage. L’ameublement de la
pièce est extrêmement simple, pour ne pas dire pauvre.
Quelques matelas en mousse recouverts d’une couverture usée,
quatre fauteuils bas de gamme, une petite télévision posée sur
un buffet. Le reste de l’appartement est à l’avenant: une
chambre au milieu de laquelle trône un matelas médical: c’est le
spa ayurvédique, opérationnel quatre fois par année. Dans une
demi-pièce adjacente, deux fauteuils bruns font face à une table
carrée collée au mur et recouverte d’un soyeux tissu blanc. Ce
gros guéridon porte une peinture de vieil homme à longue barbe.
N’était le style kitsch et naïf, on dirait une icône. D’ailleurs, la
disposition de l’espace fait penser à une chapelle d’appartement.
– Non, ce tableau ne représente pas le Maharishi. C’est son
maître, le Swami Brahmananda Saraswati, qui était
Shankaracharya, soit la plus haute autorité spirituelle de l'Inde du
Nord. C’est de lui que le Maharishi a reçu toute sa sagesse.
– Cette table a l’air d’un autel: vous faites des prières dans cette
chambre?
– Pas du tout, on y donne parfois une cérémonie d’initiation pour
les nouveaux venus, avec des fleurs et quelques fruits. Sinon,
c’est un petit salon de discussion.
La vétusté des locaux me surprend. La récente conférence
donnée par l’Institut au luxueux Hôtel Métropole, la taille des
encarts publiés dans la presse romande donnaient le sentiment
d’avoir affaire à une organisation richissime. Le modeste troispièces
de l’avenue Wendt donne au contraire l’image d’une
entreprise fauchée. Son immeuble fait partie de ces barres
genevoises énormes et déprimantes aux murs jaunasses et
boîtes aux lettres déglinguées. Le quartier de la Servette ne vaut
pas mieux. On y trouve un taux affligeant de démunis, de vieux à
la dérive et de personnes à la lucidité relative.
– Vous savez, nous sommes en Suisse depuis plus de quarante
ans. Nous avons des instituts dans tous les grands centres
urbains, à Zurich, à Lausanne, à Bâle… Mais, aujourd’hui, nous
cherchons à nous faire connaître du grand public. Nous voulons
mettre toutes nos connaissances à la disposition des gens.
Cinquante ans après la naissance de la méditation
transcendantale, nous avons décidé de passer la deuxième
vitesse.
– Vous ne trouvez pas, quand même, votre démarche un peu
mégalo?
Je fais référence aux annonces tonitruantes, qui proposent
notamment de reconstruire entièrement Genève sur un plan
orthogonal est-ouest. Le Programme de reconstruction mondiale
du Maharishi dessine un plan identique pour New York et Paris.
Des métropoles entières transformées en alignement de bâtisses
cubiques.
– Vous savez, je vois bien ce que pense le Genevois moyen,
surtout le pilier de bistrot à moitié ivre. Il croit avoir affaire à des
fous mégalomanes. Mais le Maharishi voit les choses en grand. Il
ne peut pas s’empêcher de dire ce qu’il estime bon pour
l’humanité sous prétexte que certaines personnes vont mal le
prendre. Toute personne intelligente a compris que nous n’allions
pas venir le lendemain des annonces avec des bulldozers. Nous
ne ferons rien sans le consentement de la population.
– Cette carte de Genève entièrement reconstruite, c’est donc du
deuxième degré?
– Ces annonces étaient faites pour choquer, pour remuer les
esprits. D’ailleurs, je crois que, depuis leur parution, beaucoup de
Genevois réfléchissent à la manière dont leur maison est
orientée.
– Mais ce ton péremptoire, ce style ampoulé, ce graphisme
kitsch, ces affirmations énormes… Vous ne craignez pas que tout
cela soit, disons, contre-productif?
– Vous savez, je suis comme vous. J’ai les mêmes interrogations.
Ces annonces ont été créées par notre organisation
internationale, en Hollande. Personnellement, je les ai
découvertes dans la presse et j’avoue que, moi aussi, elles m’ont
un peu surpris.
L’entretien tourne longtemps autour de la notion de folie.
Professeur de médiation transcendantale depuis trente ans,
diplômé en sagesse indienne, monsieur Stein est très curieux de
connaître ma réaction face aux thèses révolutionnaires de la MT.
De mon côté, j’aimerais bien savoir si cet homme affable, avec sa
cravate rouge sur chemise à rayures bleues, a vraiment
conscience du regard que la majorité des personnes saines
portent sur ses amis et leurs discours abacadabrantesques.
Ce thème de discussion s’est imposé dès notre premier contact.
Lorsque j’ai appelé Léonard Stein pour le rencontrer, j’ai vite
avoué que, pour être franc, toutes les histoires de son Maharishi
m’apparaissaient un peu spéciales, pour ne pas dire
complètement barrées. Mon interlocuteur m’avait alors sorti une
phrase qu’on peut mettre dans une anthologie:
– Evidemment, dans un monde qui est devenu fou, tout ce qui
est différent paraît fou. La question est de savoir où est le fou.
Mais le rendez-vous de l’avenue Wendt tourne trop à l’échange
philosophique. Monsieur Stein parle aussi beaucoup du Maharishi.
Son admiration pour le personnage semble immense. Je dois un
peu me battre pour revenir à des questions plus concrètes,
notamment sur l’installation de cette fameuse université de
management prévue à Genève.
– Nous sommes en tractation pour la location d’un bâtiment de
quatre étages en centre-ville. L’affaire semble bien engagée,
mais nous devons suivre un ensemble de procédures au
Département de l’instruction publique, relatives à l’installation
d’une école privée. Cela prend du temps. Si les démarches
aboutissent au printemps, nous pourrons commencer les cours
en septembre.
Comme son modèle américain de Fairfield, Iowa, la future
Université Maharishi de Genève délivrera des licences et des
diplômes d’études avancées en méditation transcendantale. La
mise de fonds de l’entreprise s’élève à 650 000 francs. Le tarif
d’écolage n’est pas encore fixé, mais se calquera sur les
universités privées de la région (la Webster University, par
exemple, demande plus de 28 000 francs pour un master). Enfin,
la fondation de cette université fait partie d’un vaste ensemble
de projets: le Maharishi, bientôt 90 ans, a élu Genève pour y
abriter le siège de ses multiples institutions.
Cinq cents ans après Calvin donc, l’ancienne capitale du
protestantisme pourrait devenir la Rome de la méditation.
En attendant, monsieur Stein a transmis le contenu du premier
article de cette série à son grand chef, qui a chargé son porteparole
genevois de me transmettre un message. Je le livre in
extenso:
– Remerciez-les et dites-leur: plongez aussi loin que possible, car
la profondeur du champ unifié n’a pas de limite.

©2006 Saturne All Rights Reserved. Designed by Cyber-squid