Contemplations solitaires
TEXTE: GÉRALDINE SAVARY, conseillère nationale
A quoi rêve un conseiller fédéral? C’est la question qu’on peut se
poser quand on les voit tels des écoliers modèles, prisonniers
derrière leurs pupitres, condamnés à voir défiler les
parlementaires au perchoir, plombés par un faux soleil qui leur
frappe le sommet du crâne. Devant eux, la salle du Parlement,
bruyante, bruissante, désordonnée. Et puis, plus haut, les
tribunes. Les tribunes du public.
Rapporteure à de nombreuses reprises pour ma commission,
j’eus l’occasion d’être installée face à mes estimés collègues,
aux côtés d’un conseiller fédéral dont je tairai le nom (vous
comprendrez pourquoi dans une prochaine chronique).
Partageant cette brève captivité, nous échangions, oreille contre
oreille, quelques propos à dire vrai sans conséquence. Et je
découvris ce conseiller fédéral-là, passionné non par les débats
qui touchaient une insignifiante loi de son département mais par
la composition des tribunes du public. «Qui sont ces témoins de
notre démocratie si distraite, s’interrogeait-il à voix basse, quels
sont ces jeunes modérément attentifs à nos débats, à quelle
corporation appartiennent ces hommes aux complets sombres?»
Et notre contemplateur solitaire d’observer ainsi la galerie des
observateurs, spectateur de celles et ceux qui viennent le voir
travailler. Tout juste interrompt-il sa rêverie pour donner voix au
Conseil fédéral et conclure une discussion. Parce qu’en fait, en
élevant son regard des parlementaires au public, le conseiller
fédéral aperçoit ce qu’il ne rencontre presque plus jamais: de
vraies gens qui ne sont ni ses amis, ni ses adversaires, ni
flagorneurs, ni détracteurs. Alors, peu importe, au fond, les
réformes de gouvernement vers lesquelles il faudrait s’engager,
celles de Nordmann, de Zisyadis ou de Weyeneth. Ce dont rêve
un conseiller fédéral, c’est d’élections populaires.

