Slobodan Milosevic
TEXTE: BÉATRICE SCHAAD
Si ça me plaît de mourir? C'est un régal, docteur. Maîtriser ma sortie
comme papa, vieux pope défroqué qui s'est tué, comme maman qui
s'est pendue, décider du moment. Et arriver, en échappant au
jugement de ces freluquets du Tribunal pénal international, à réduire
en poussière le travail de la présidente Carla del Ponte qui voulait ma
peau. Et tiens, tant qu'à parler de peau, docteur, je vais vous le dire,
moi, mon ultime bonheur. C'est d'avoir la sienne: arriver en mourant
à la faire débronzer d'un coup, cette Carla del Ponte. Vous avez vu
comme elle est brune (tirant sur la carotte) un 12 mars, alors que La
Haye grelotte? Grâce à moi, devant les caméras du monde, elle va
blêmir. Faut s'imaginer: un supposé vilain sur la tête duquel elle a
collé 66 chefs d'inculpation, pour lequel elle a accumulé
besogneusement 1864 heures d'audience et, moi, je lui scude son joli
travail et je m'efface quarante heures avant le verdict. Depuis quatre
ans, elle interviewe, elle compile, elle chiffre ma vie: 250 00 morts
dont je serais responsable, 1 million de réfugiés que j'aurais
houspillés. A quoi lui serviront ces longues listes de scribouillarde? A
rien. La Grande Serbie ne sera pas advenue de mon vivant? Peutêtre,
docteur. Pas de Grande Serbie, mais mieux que cela, la justice,
aux yeux du monde, réduite par mes soins en Grande Bouillie.

