VESTIAIRES

Fernando*

TEXTE: DENIS MAILLEFER

Tu es dans le vestiaire de Fernando, dehors le bruit des moteurs te
fait songer à des essaims d’abeilles géantes, ça sent l’essence et le
caoutchouc brûlé, tu as croisé des mannequins avec des parapluiesombrelles
Ferrari, il fait chaud et tu t’assieds sur la banquette de
Fernando. Sa deuxième combinaison ignifugée est dans un coin, un
moniteur te montre sa voiture en train de gagner, tu es à Sahkir
(Bahrein) comme n’importe où ailleurs. Tu penses à Fernando, dans
sa voiture minuscule, aux millions de Fernando, à toutes les filles qui
admirent Fernando, l’homme le plus prisé d’Espagne, le héros des
gaillards à canettes et des filles ibériques. Tu te dis que, voici pas si
longtemps, il fallait être torero pour être une star, un sex-symbol, à
Barcelone et Madrid. Tu te dis que ça avait une autre gueule d’être
fameux pour avoir inventé un peu de beauté, de violence aussi, face
à des toros simplement muni d’une cape et d’une épée, alors que
Fernando est fameux pour poser son cul dans une bagnole et tourner
un volant avec habileté, certes, et aussi, il faut le dire, un peu de
courage. Mais tout de même, tu te dis, tourner un volant, polluer
comme un malade, dégommer des tonnes de pneus par semaine,
porter des combinaisons immondes couvertes de marques diverses,
notamment de cigarettes, et donner si peu à voir, à peine un peu de
frisson de temps à autre, et tout ce bruit, ce bruit, cette fumée. Tu
penses à tous ceux qui dorment sur le canapé, chez eux, le dimanche
après le rôti, dès le deuxième tour, bercés par le bruit, par le
commentaire qui s’extasie d’un changement de pneus en 7,8
secondes. Tu ne comprends rien bien sûr, à tout cela, à ce qui
passionne tellement les gaillards (et quelques filles sans doute) du
monde entier, ceux qui ont une BMW et ceux qui n’ont pas de quoi
s’acheter la première jante d’une Fiat Panda. Tu vois Fernando sur le
moniteur, tu ne sais pas à quoi il pense, à sa mère, au roi, à des
cochonneries fabuleuses avec des admiratrices prêtes à tout, à rien,
à sauver sa peau, aux dollars dont il n’a plus besoin. Tu voudrais
savoir si Fernando a un peu honte de tout cela, de cette vulgarité,
des couleurs, des designs douteux, de tout ce bordel, et de sa
marque de clopes sur le ventre, mais probablement que Fernando
s’en fout, qu’il aime sa voiture, qu’il aime conduire, et soudainement
tu as un peu de tendresse pour Fernando, et tu lui chuchotes,
doucement, à travers le moniteur, fais attention, Fernando.

*Alonso, pilote de F1

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