| Quand l’UE payait Blocher
L'UDC s'oppose au fonds de cohésion de l'Union européenne.
Une panne de mémoire?
TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN
Curieuse schizophrénie tout de même que celle de Christoph
Blocher et de ses nervis. Les voilà qui montent au créneau,
directement ou indirectement, contre le milliard de francs versé
par la Suisse au titre de participation au fonds de cohésion de
l’Union européenne. A les entendre, rien ne justifierait que le bon
argent des gentils Suisses alimente indûment les comptes
d’entreprises polonaises ou tchèques.
Ce n’est pas tout à fait juste.
En réalité, il y a au moins une chose qui justifie ce versement: le
fonds de cohésion de l’Union européenne serait nettement mieux
pourvu si Christoph Blocher lui-même n’y avait pas puisé jadis à
pleines poignées pour ses propres affaires. C’était entre 1988 et
1990, soit peu avant le funeste scrutin sur l’Espace économique
européen; une filiale espagnole de l’entreprise EMS Chemie
(EMS-Togo SA, basée à Saragosse) était alors subventionnée par
l’Union européenne à hauteur d’environ 1 million de francs. A
l’époque, nullement embarrassé, Christoph Blocher n’avait pas
jugé bon de se justifier, et les responsables de l’UDC répondaient
à la place de Christoph Blocher que cet argent «permettait
d’aider l’économie espagnole à rattraper son retard sur le reste
de l’Europe». Au final, disaient-ils en substance, cet argent
profitera aux Suisses quand les entreprises espagnoles
achèteront chez nous et quand les Espagnols enfin devenus
riches passeront leurs vacances de neige à Zermatt.
Ils n’avaient pas tort.
Mais d’où vient alors que le raisonnement aujourd’hui ne tienne
plus. Vérité en deça des Pyrénées, mensonge au-delà? Et ce qui
valait pour les Espagnols ne vaudrait plus pour les Polonais,
Tchèques, Estoniens et autres Hongrois? C’est exactement ça.
Selon Roman Jäggi, porte-parole actuel de l’UDC, «la situation a
complètement changé aujourd’hui. Et personne ne peut garantir
qu’il ne faille pas, à terme, payer aussi pour la Roumanie ou la
Turquie ou, pire encore, pour la Russie?»
Dont acte. En somme, le fonds de cohésion de l’Union
européenne serait un instrument valable lorsque ce sont les
Européens qui subventionnent Christoph Blocher, mais il
deviendrait pernicieux lorsque ce sont les Suisses qui paient les
entrepreneurs d’ailleurs. Et tant pis pour les vacances de neige
des futurs nouveaux riches de l’Est: nos hôteliers feront au moins
l’économie d’une méthode Assimil de lituanien.
Quant au cas de Christoph Blocher, tout n’est pas perdu. S’il fait
suffisamment vite, il pourrait toujours délocaliser ses filiales vers
Gdansk. Là-bas, elles bénéficieraient à nouveau de ce fameux
fonds de cohésion de l’Union européenne. Et le national
populisme blochérien trouverait enfin son expression la plus
ultime et la plus aboutie: ce que les Suisses paient… je
l’encaisse. |