Genève, la ville la plus ridicule du monde
Pas un jour sans la bourde d'un magistrat du Conseil administratif de
la ville. A force de se faire ridiculiser aux yeux de tous, Genève se
réveille avec la gueule de bois.
TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN
collaboration Béatrice Schaad
Jusque-là, on se tapait les cuisses de rire. Voyages subventionnés,
boycotts foireux, copinages à l'embauche... Puis vint l'affaire de la rue
du Stand. Et on pensait avoir atteint le summum dans ce que le
Conseil administratif de la ville de Genève était capable de nous offrir
depuis des années. Et de surcroît, en toute impunité, ou presque. Un
préjudice qui se chiffre en millions pour la collectivité publique et fait
passer Genève, aux yeux du reste de la Suisse, pour un pitoyable
Disneyland gouverné par des Mickey Mouse en culottes courtes.
Mais décidément, le ridicule ne tue pas. Lundi 20 mars, Palais Eynard,
conférence de presse de Manuel Tornare, maire de la ville et André
Hédiger, conseiller administratif: «Est-ce que la Tribune de Genève
est là? Oui? Alors on peut commencer.» D'emblée, les priorités de
monsieur le Maire sont posées. Il s'agit de faire la lumière sur «un
petit problème qui a été monté en épingle par les journalistes» et
mettre un terme aux «commentaires fallacieux de ces dernières
heures.» Mais au moment où cette conférence de presse s'éternise
en passionnantes considérations chiffrées supposées blanchir le
magistrat Hédiger de tout abus d'autorité, voilà que le procureur
général Daniel Zappelli annonce l'ouverture d'une information
judiciaire à son encontre pour... abus d'autorité. Et une enquête de
plus à l'actif du Conseil administratif genevois! Une! Le «petit
problème» qui n'en n'était pas un, ce sont donc 800 francs
d'amendes annulées par André Hédiger qui, après dix-neuf ans
d'expérience au Conseil administratif de la ville, ne semble toujours
pas avoir intégré qu'il n'est pas en son droit de faire sauter des PV
quels que soient les critères invoqués et fussent-ils flanqués à un
gentil cycliste, ou à une touchante dame handicapée. «La preuve
d'une inadéquation totale, comme le dit cet ancien édile, entre la
notoriété de Genève dans le monde et la réalité de la fonction des
magistrats qui est de gérer les jardiniers et les pompes funèbres.»
Bien sûr, en regard des 7 millions que coûteront à la collectivité les
incroyables «dysfonctionnements» de Christian Ferrazino et Pierre
Müller dans la gestion de la rue du Stand, les 800 francs de notre bon
vieux Dédé paraissent dérisoires. Il n'en demeure pas moins qu'à
nouveau l'un des élus de la ville se paye la tête des citoyens, se
fourvoie dans des explications tantôt douteuses tantôt burlesques,
refuse de reconnaître ses torts et renvoie tout sur le dos des médias.
Mais cette fois, les rires se font grinçants. Car, si les contribuables
genevois ne sont toujours pas descendus dans la rue manifester
contre le gaspillage d'argent publique, le restant de la classe
politique, lui, monte au créneau.
Rasons la ville
«C'est le bon moment pour lancer l'initiative pour supprimer la ville
de Genève!», lance Françoise Saudan, conseillère aux Etats.
«Comment dire cela sans être blessante ni même méchante...?
poursuit la radicale. Le spectacle que nous donne le Conseil
administratif est accablant.» «Pitoyable et risible», renchérit le
député au Grand Conseil genevois Renaud Gautier. «Un mélange de
la Guerre des boutons et du Tailleur de Panama», image l'ancien
député et parlementaire Charles Poncet. A gauche aussi, on
commence à s'impatienter, même si on n'ose encore l'exprimer
publiquement. Pour ce socialiste du canton, le point de non-retour a
été atteint: «Il faut un véritable coup de balai. On va supprimer cette
ville! C'est une équipe de pieds nickelés payés pour s'amuser
pendant que les autres bossent.»
Et si les langues se délient aujourd'hui, ce n'est pas simplement parce
que, comme l'affirme Catherine Gaillard de l'Alliance de gauche,
présidente au Conseil municipal de la ville, «la cabale électorale a
commencé». C'est surtout parce qu'à chaque bourde du Conseil
administratif, c'est l'entier de la classe politique genevoise qui
déguste. Et finit par être totalement décrédibilisée. Ridiculisée.
L'ancienne éditorialiste et observatrice de la vie politique, Françoise
Buffat exprime clairement le sentiment général: «Les membres de
l'Exécutif de la ville sont tous en train de déconsidérer la chose
publique. A cause d'eux, tous les politiciens passent pour de
potentiels guignols.» Un état de fait qui n'aurait malheureusement
pas pour seule conséquence de faire geindre des politiciens blessés
dans leur ego. Non, ça paraît bien plus grave que cela. «Allez à Berne
défendre Genève sur des dossiers comme l'assurance maladie ou la
mise en réseau des universités! nous défie ce parlementaire. Vous
constaterez assez vite que la réputation de la ville de paix a bien
changé.» Ainsi donc, les récurrentes pitreries des membres du club
des cinq résonnent jusque dans les enceintes du Palais fédéral. Et
portent préjudice au travail des parlementaires. Bravo messieurs,
mille fois bravo! Et ce n'est pas tout, Françoise Buffat confirme que
les grelots des coiffes de nos bouffons s'entendent même jusque
dans la capitale économique: «A Zurich, les confrères ricanent. Avant
Genève, c'était Byzance, maintenant c'est la pantalonnade!»
Car les politiciens ne sont pas les seuls à se voir compliquer la tâche
par l'Exécutif de la ville de Genève. Les milieux économiques
trépignent eux aussi du pied. Directeur de Genève Place Financière,
Steve Bernard ne cache pas son agacement face aux déclarations
douteuses des membres du Conseil administratif sur des sujets
économiques que la plupart du temps ils ne maîtrisent pas (celle de
Manuel Tornare sur le «blanchiment d'argent» des banques privées
étant la dernière en date). «Soit on porte un jugement sur l'économie
genevoise parce qu'on la connaît soit on s'abstient. Ou alors on se
renseigne.» Et Steve Bernard de déplorer les méfaits d'un «clivage
entre une place économique qui a de nombreux centres d'excellence,
mais qui doit se battre quotidiennement pour trouver des clients à
l'extérieur, et un Conseil administratif qui ne s'illustre pas dans sa
compréhension du monde économique genevois».
Le syndrome Cicciolina
Et la population genevoise dans tout cela, que fait-elle? Elle hausse
les épaules. «Les gens sont désabusés devant le politique»,
interprète Renaud Gautier qui aborde la question dans son ouvrage
Le bal des eunuques. Pour Martine Brunschwig Graf, cette
indifférence de la population conduit à d'importantes dérives. «C'est
très dangereux lorsqu'il n'y a pas de réaction de la population. C'est
une forme de résignation et les conséquences en sont lourdes. Prenez
le succès aux dernières élections cantonales du Mouvement citoyen
genevois. Il est évident que ce mouvement populiste a profité de la
méfiance provoquée par l'affaire de la rue du Stand.» C'est ce que
Charles Poncet appelle «Le syndrome Ciccolina.» Les Genevois
pourraient donc finir par voter comme «les Italiens qui, dégoûtés et
méprisants à l'égard de leur politiciens, ont finalement élu une star
du porno.»
Et quelles solutions pour s'épargner un Exécutif de la ville constitué
de cinq Eric Stauffer en string et bas résille? La droite paraît unanime:
«C'est la fin d'un système. Il faut une réforme des structures, répond
notamment Martine Brunschwig Graf. Aucun système ne constitue la
panacée, mais une autre répartition des compétences entre ville et
Etat peut modifier les comportements.» Tandis qu'à gauche les uns
hochent silencieusement la tête, les autres insistent pour que les
responsabilités soient partagées avec les médias qui ne cessent
d'envenimer les choses. Les derniers enfin continuent à chercher des
excuses. A l'instar de Catherine Gaillard: «En regard des énormes
scandales financiers, comme celui de la Banque Cantonale de
Genève, les 800 francs d'Hédiger me paraissent dérisoires. Il est
impossible d'être exempt de fautes. Ou alors, il faut rester en prières
dans un monastère.» Eh bien, en voilà une idée qu'elle est bonne,
non? |