LE REPORTAGE D'ICI

L’entrée dans l’organisation (I)

Incursion sur sol onusien à l’occasion de la dernière Commission
des droits de l’homme. Par étapes…

TEXTE: BÉATRICE GUELPA

L’accréditation
Ce Palais des Nations, j’en rêvais. Je n’y avais jamais mis les pieds,
contrairement aux hordes de touristes japonais, indiens,
européens, chinois, africains et j’en passe. Non, en bonne
Genevoise, je n’avais fait que de le frôler, pendant des années. Et
puis voilà, l’occasion, le grand jour: couvrir la Commission des
droits de l’homme! Seulement, on n’entre, pas les mains dans les
poches, dans le temple où se construit la paix et la sécurité du
monde. C’est même toute une affaire.
Premier téléphone, mi février:
− Nations Unies, bonjour?
Je demande à la voix, le service de presse de la Commission des
droits de l’homme. Un clic. Un échec. Je tombe sur un répondeur −
en anglais – qui prie à toute vitesse d’envoyer un e-mail à une
adresse incompréhensible.
Je rappelle le central.
− Nations Unies, bonjour?
− Le service des accréditations, s’il vous plaît.
J’ai de la chance. A la manière de répondre de la femme, j’ai la
quasi-certitude qu’elle a posé elle-même la première pierre de
l’édifice, dans les années 1930.
− Ah, c’est pour la Commission des droits de l’homme? Mais vous
savez qu’ils sont en train de l’abolir? A New York, ils veulent créer
un Conseil pour les droits de l’homme, ça va tout changer! Faut
dire qu’elle était devenue trop politique, cette commission. Il y
avait des pays qui violaient tous les jours les droits de l’homme et
qui venaient prendre la parole! Alors, forcément, ça n’allait pas. La
différence, vous dites? Eh ben, c’est un nouvel organe.
− Vous êtes porte-parole de la commission?
− Ah non! Moi, je suis à l’information générale. Je fais les touristes.
Oui, parce qu’il y a 100 000 touristes qui viennent chaque année!

Fin février, nouveau coup de fil:
− Saturne? C’est quoi comme journal? Ma cheffe vous rappelle.
Là, je me dis que c’est cuit pour l’accréditation. Un journal
satirique n’a que peu de place dans une organisation qui veut
sauver le monde. Mais des amis journalistes me rassurent. Paraît
qu’ils trient à cause des risques d’infiltration islamiste. Rien n’est
perdu.
13 mars, 9 heures, villa Les Feuillantines, à proximité du palais.
C’est là que se retirent les fameux sésames. A l’entrée, des
délégués du monde entier font la queue dans le froid. Un par un,
ils défilent devant les gardes de sécurité pour montrer que leurs
barbes sont réglementaires. Les machines crachent des badges.
Les uniformes bleus enchaînent, comme à l’usine: «La Commission
des droits de l’homme? C’est toujours l’horreur», soupire l’un
d’eux, débordé. «Suivant, next!» Charitable et amateur de
Gitanes, il prend tout de même le temps de m’indiquer le seul
endroit fumeur du palais: le Bar du Serpent. J’ai l’impression d’être
en plein polar de la guerre froide.

L’arrivée au palais
C’est le coeur palpitant que je passe le portillon de l’entrée
principale. Je suis docilement un groupe de délégués, comprends
qu’il est mal vu de marcher au milieu de l’allée de drapeaux.
Mieux vaut emprunter le chemin à côté, modestement.
L’organisation a des codes. Alors, je continue de suivre les gens en
costume, me retrouve dans un couloir avec sol en lino et des
alignées de portes en bois aux noms qui sentent la poussière:
service d’appui, transport, voyage, visa, valise diplomatique,
laissez-passer, achat. Puis, tant bien que mal, débarque devant
d’autres gardes, à l’entrée de la Salle des assemblées, où se tient
la 62e session de la Commission des droits de l’homme. Il y a des
détecteurs, des bacs en plastique. La seule différence avec
l’aéroport, c’est que, ici, on échappe à l’exhibition de trous dans
les chaussettes. Personne ne se déchausse.
J’atterris dans la salle de 2000 places, avec les noms des 191 pays
membres, classés par ordre alphabétique. Ça grouille de délégués
qui s’échangent des cartes de visite et disent «pardon», lorsqu’on
les bouscule. Je m’assieds, retiens mon souffle. Tout le monde sait
que la séance ne va être ouverte par le président que pour être
aussitôt suspendue. C’est dans tous les journaux depuis trois jours,
mais les diplomates réunis là jouent à faire semblant. Après cinq
minutes de consensus exemplaire, le président péruvien approuve
donc la suspension des travaux. Je me demande lesquels, mais,
comme tout le monde, adopte une mine blasée. A côté de moi,
quelqu’un dit: «C’était bref!» Et un autre répond: «Oui, mais c’était
prévu.» Après cette mascarade, les délégués sont en congé pour
une semaine. Un léger frisson d’excitation parcourt la salle,
comme lorsque, à l’école, on apprend que le prof n’est pas là et
qu’il n’y a pas de remplaçant.
Prise de cours, je décide de partir à la recherche du Bar du
Serpent…

Le Bar du Serpent
J’erre dans les couloirs. Marche et marche encore. Passe devant la
boutique de souvenirs qui propose la collection complète des
Barbapa, m’arrête un instant devant le service des timbres des
Nations Unies, apparemment un must de l’organisation à en croire
la taille du kiosque. Avis aux collectionneurs, les prochains timbres
proposent les espèces menacées. Il y aura la grenouille tomate, le
caméléon bilobé, le phyllobate à bande, le boa canin. Mais pas la
Commission des droits de l’homme. Normal, c’est pas des bêtes.
Plus loin, les panneaux d’affichage débordent de bouts de papiers:
il y le coin immobilier, le coin voitures, le coin divers, avec des
flyers prometteurs comme, «Finding Real Love», un séminaire
pour découvrir l’amour en un jour. Ou toutes les sortes
imaginables de yoga. Il y a de tout. Mieux qu’aux puces. En plus
cher!
Côté littérature, en ce moment, pour ceux que cela intéresse, le
best-seller au palais, c’est 300 recettes concoctées par le
personnel des Nations Unies. Pas moyen de faire 3 mètres sans
tomber sur une affiche.
Un autre couloir, d’autres portes. Pas grand monde. J’ai dû me
perdre. J’arrive dans un endroit désaffecté où trois gardes fument
leur cigarette en cachette. C’est un bar style années 1970, avec
chaises orange et une moquette de couleur indéterminée. Est-ce
le Bar du Serpent? «Non, c’est le 13-15! me lance un homme. Pour
le Bar du Serpent, il vous faut remonter, puis aller dans le nouveau
bâtiment, mais attention, les étages ne correspondent pas entre la
vieille et la nouvelle aile. Quand vous êtes au 2e ici, vous êtes au
3e là-bas.» Je commence à comprendre pourquoi personne ne
comprend rien à ce qui se trame ici. J’échoue ailleurs en
maudissant les architectes. Dans un autre bar, sans nom, où trois
délégués critiquent les Etats-Unis sur un ton confidentiel. Le
Français, surtout, toujours pas remis de la Deuxième Guerre
mondiale:
− C’est pas notre souffrance qui les a fait agir, c’est la peur. Ils
voyaient l’Armée rouge avancer et c’était l’équilibre du monde qui
allait être changé. Avant Pearl Arbour, ils n’ont pas levé le petit
doigt!
Il poursuit, enragé:
− Savez-vous combien de pays ont des bases américaines? Oui,
98! Et même 99, depuis la semaine dernière. Ils ont installé quatre
bases aériennes en Roumanie. Expliquez-moi pourquoi?
Mais le meilleur est pour la fin, sur le fameux Conseil des droits de
l’homme qui peine à être mis en place, à cause de l’opposition
américaine justement. Le délégué, old style:
− Au début, ils disaient: «Vous n’êtes pas crédibles», puis : «Vous
ne devez pas exister!» La semaine dernière, dans le New York
Times, il y avait un éditorial qui disait carrément que la
commission était la honte de l’ONU! Et cela, je ne peux pas le
supporter! Nous avons eu beaucoup d’échecs, c’est vrai, mais, si
on a sauvé quelques vies, c’est déjà ça.
Il a raison. Une vie, ça n’a pas de prix. Je reprends ma recherche
pour en griller une. N’ose imaginer ce qui se dit au Bar du Serpent
à cette minute même. Cela fait bien une heure que je tourne en
rond, lorsque j’arrive par miracle au service des visites. Un tour
guidé, tiens, pourquoi pas?

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