L'INFO

Promotion économique et pantouflage

A Neuchâtel, l’entreprise amenée par la promotion économique
embauche le patron de la promotion économique. Tout à fait
légal, mais pas très élégant

TEXTE: ALICE DE MARVAL

En France, cela s’appelle le pantouflage et ça consiste à profiter
d’une position à responsabilité dans le service public pour passer
à une position de direction dans le privé. Les entreprises sont
évidemment friandes de dirigeants qui connaissent tout et tout
le monde dans l’administration, maîtrisent les subtilités
politiques et fiscales du moment et ont l’oreille du ministre.
En Suisse, cela ne porte pas de nom, mais ça se pratique aussi.
Le directeur démissionnaire de la promotion économique
neuchâteloise, Alpaslan Korkmaz en est l’exemple le plus récent.
En janvier dernier, il annonce sa volonté de donner une nouvelle
orientation à sa carrière et de passer dans le privé. Il tait, jusqu’à
nouvel ordre, le nom de son nouvel employeur.
Quelques semaines plus tard toutefois, la promotion économique
neuchâteloise annonce avec joie l’implantation sur sol cantonal
d’une entreprise américaine, Kyphon, spécialisée dans le
domaine biomédical. Peu après enfin, Alpaslan Korkmaz, qui a
lui-même directement contribué à amener Kyphon à Neuchâtel,
annonce que c’est précisément cette firme qu’il va rejoindre.
Il n’y a là, évidemment rien d’illégal, mais ça gêne un peu quand
même. En effet, comme responsable de la promotion
économique neuchâteloise, Alpaslan Korkmaz connaît tout des
autres entreprises du secteur biomédical amenées sur sol
cantonal par la promotion économique, et elles sont nombreuses.
Il connaît les conditions d’implantation qui leur ont été faites, les
remises fiscales consenties, il maîtrise les arcanes administratifs
liés à une implantation sur sol neuchâtelois mieux que
quiconque. Bref, il représente une pièce maîtresse pour son
nouvel employeur. Sûr qu’il saura actionner tous les leviers
économiques, politiques et fiscaux utiles.
Ça gêne aussi un peu parce que c’est avant tout dans le cadre
de son emploi public que M. Korkmaz s’est dégotté un nouvel
employeur privé. Là encore, c’est légal, mais c’est un peu
comme si un directeur de musée faisait l’emplette de pièces
rares à l’étranger, moitié pour son musée à vocation publique,
moitié pour sa collection personnelle: on n’est jamais certain que
les plus belles pièces sont réellement au musée.
Ça gêne un peu enfin parce qu’il paraît assez peu élégant de se
laisser débaucher par une entreprise qu’on est allé chercher aux
frais du contribuable neuchâtelois.
Ça gêne surtout parce qu’apparemment, à Neuchâtel, ça ne
gêne personne. Ni une gauche au pouvoir ni une droite
complètement anesthésiée. Bande de pantouflards, va!

©2006 Saturne All Rights Reserved. Designed by Cyber-squid