LE REPORTAGE D'ICI

La visite de Christiane dans l’organisation (II)

Comment trouver le Bar du Serpent lové quelque part dans le
palais des Nations Unies? Visite guidée à l’occasion de la
dernière session de la Commission des droits de l’homme

TEXTE: BÉATRICE GUEPLA

Notre guide, c’est Christiane. Tailleur bleu foncé réglementaire,
avec chemisier couleur ciel, la cinquantaine. Un look
d’institutrice. La première chose qu’elle dit, dans le hall du
Service des visites, à la porte 40, c’est : «Restez groupés, vous
pouvez vous perdre dans ce palais! En ce moment se tient la 62e
session de la Commission des droits de l’homme. Les mesures de
sécurité sont renforcées. Je n’ai pas le droit d’en égarer un dans
les couloirs. Je suis responsable de vous!»
Quoi? Christiane n’est donc pas au courant? La commission, ça
fait deux semaines qu’elle ne dure que cinq minutes, chaque
lundi à 10 heures, avant d’être reportée à la semaine suivante!
Deux lundis de suite que les hommes de la sécurité fouillent de
fond en comble les salles de réunions dès 5 heures du matin et
que leurs chiens reniflent les éventuelles traces d’explosifs en
guise de petit-déjeuner. Les droits de l’homme, on en parle
partout. Sauf au palais. Les délégués sont en congé. Les ONG,
venues spécialement pour les gagner à leurs causes en sont pour
leurs frais. Tout le monde le sait. Elle fait semblant, Christiane,
c’est sûr. A moins qu’elle ne tienne ses infos que du panneau
d’affichage électronique qui s’obstine à mentionner la session
fantôme, aux côtés de la réunion pour les semences de patates
et celle consacrée à la sécurité routière. Je la regarde. Me dis
qu’elle ne sait rien. Et qu’ils auraient dû l’informer, au lieu de la
laisser s’enflammer dans les couloirs! Parce qu’elle est à fond,
notre guide, quand elle évoque la fin de la Ligue des Nations,
«ces lumières soudain éteintes, en 1940», avec un trémolo dans
la voix, puis, d’un ton dynamique, la création de l’ONU six ans
plus tard, à San Francisco. A fond encore, dans une salle qui
ressemble à une soucoupe volante, lorsqu’elle parle des réfugiés
de la planète avec empathie, des malades du sida, «cette
terrible maladie», en baissant le ton, et de toutes les missions
des Nations Unies avec passion.
Elle dit «nous» et, dans son uniforme, elle incarne l’ONU à elle
toute seule.
Elle nous balade dans ce palais comme si c’était sa maison. Nous
montre les cadeaux des pays membres: les sols en marbre,
«présent italien», le bateau de Bahreiïn, la coupe de l’amitié
mongole, la tapisserie finlandaise, les peintures albanaises,
australiennes, russes, et là, ce tapis chinois, «très spécial», en
soie et laine, avec plus de 300 couleurs pour produire un effet
d’optique. Elle est à fond. D’ailleurs, elle réussit à dire sans
sourire: «Ces cadeaux montrent à quel point les pays membres
sont contents du travail de l’ONU!»
Elle a la foi.
Les touristes les plus appliqués boivent ses paroles. Les autres,
ceux qui enchaînent le Musée de la Réforme et l’horloge fleurie,
traînent les pieds et ratent le chapitre sur l’architecture. Les
centaines d’architectes qui ont envoyé leurs plans en 1926, pour
bâtir le temple de la sécurité et de la paix sur les rives du Léman,
la construction entre 1929 et 1936. Et cette référence grandiose:
«En 1936, le palais était aussi grand que le château de
Versailles!»
Devant la Salle des Assemblées, «la plus grande du palais, aussi
vaste que l’Opéra de Paris», où est censée se tenir la session de
la commission, elle nous parle des 3000 fonctionnaires
internationaux qui font de la présence dans les 2000 bureaux du
bâtiment, des 2100 organisations non gouvernementales
accréditées, des 9000 réunions qui se tiennent ici chaque année,
et précise : «Il y en a beaucoup plus qu’à New York. Là-bas, ils
prennent les décisions politiques. Nous, on travaille sur le côté
pratique des choses. C’est bien plus important.»
Dans la Salle de la Conférence du désarmement, «la plus
prestigieuse», décorée par l’artiste barcelonais José Maria Sert,
notre guide se fait émouvante: «Avec ces fresques, il a voulu dire
que, dans la guerre, il n’y a que des loosers…»
Elle jette un oeil au plafond, où des géants symbolisant les
continents, se tendent la main avec difficulté, puis enchaîne,
maternelle, en balayant du regard les visages attentifs des
touristes pour ménager un effet dramatique: «Un pays est né, ici,
dans cette salle.» Trois secondes de silence. «La Namibie, c’était
en 1990.» Nouveau silence. «On a espéré une autre naissance,
l’an dernier. La Palestine. Mais, malheureusement, ça n’a pas
marché. La Palestine n’est qu’un membre observateur.» Fin de la
séquence émotion. Et réplique d’un touriste américain. Je vous
jure, c’est pas ma faute: «Nami…what?»
«Namibie», répète Christiane, patiente. «In Africa.» Oh yeah.
Reprise de la visite. Autre couloir. Autre registre. Elle colle l’index
sur une vitre en direction des 25 hectares du parc de l’Ariana,
donnés à la ville en 1890 par la famille Revillod: «Nous avons des
paons dans le parc, normalement. Ils ne sont plus là depuis la
semaine dernière. A cause de la grippe aviaire.» Vibrante
d’indignation, Christiane dénonce l’atteinte aux droits des
oiseaux: «Ils sont venus les capturer avec des filets!» Ajoute
dans un souffle: «C’est dommage. A cette époque, ils
commencent à déployer leurs plumes. Mais bon, c’est pour les
protéger…»
Elle nous désigne encore, là, dans le parc, la sphère, symbole de
la Ligue des Nations, chère au président Wilson. Cadeau de la
Fondation Wilson. «A l’origine, elle tournait, dit-elle. Mais le
mécanisme s’est cassé. Elle a été examinée par des horlogers
suisses qui ont estimé la réparation à un demi-million de francs.
Alors, on l’a laissée comme ça. Nous avons jugé qu’il y avait plus
utile comme dépense.» Les touristes apprécient le sens de
l’économie de l’organisation. L’Américain, surtout, dont le
chapeau opère un léger mouvement de bas en haut. Le tour
s’achève. Après une heure de marche forcée, nous sommes
fourbus. Ça doit être la fatigue, quelqu’un chuchote à son voisin:
«Mais ils font quoi, au juste, tous ces gens dans les bureaux?»
Les sourcils de l’interrogé se figent en accent circonflexe. J’ai
envie de rire. Mais la déception prend le déçu. Je n’ai toujours
pas trouvé le Bar du Serpent. Christiane est une vraie pro. Elle
nous a bien baladés. En surface. Du coup, personne ne sait pas
plus qu’avant de commencer la visite à quoi servent vraiment les
Nations Unies. Normal, c’est dans les sous-sols que tout s’éclaire.
C’est dans le coeur de la bête qu’il faut descendre pour
comprendre que l’organisation se suffit à elle-même. Là où se
trouve le Service de la valise diplomatique, par exemple, où six
employés expédient 700 tonnes de marchandises par an dans
une centaine de pays, à des tarifs plus que préférentiels en
jouant à saute-mouton avec les douanes. Ou encore à
l’imprimerie où 80 personnes s’appliquent à produire des
montagnes de paperasses qui finissent dans les conteneurs
alignés à l’autre bout du couloir. Parce que, ici, tout se recycle! Y
compris les idéaux.

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