EDITO

Qui a peur du grand méchant Blick?

Le remords, ça se mange froid. Surtout chez Christoph Blocher, qui a
mis plus de deux mois à s'apercevoir qu'il «regrettait» une phrase
prononcée le 20 janvier, qualifiant deux Albanais de criminels, sans
préciser qu'il ne s'agissait que de «présumés criminels».
Que s'est-il passé pendant ces deux mois? Un sentiment de
culpabilité galopante chez le conseiller fédéral, une soudaine soif de
vérité, l'incompressible besoin de se présenter l'âme belle pour
Pâques? Rien de tout cela: juste une campagne du Blick. Christoph
Blocher avait résisté à la pression des deux Chambres, des partis
politiques et de tous les lobbies proasile. S'il a fini par exprimer ses
«regrets», c'est seulement parce que le quotidien alémanique
commençait une campagne contre lui. C'est dire qu'il y a des
journaux qui sont lus.
Normal, direz-vous, un élu populiste, ça se couche devant un média
fort. Sauf que ce politicien-là est loin d'être le seul à le faire. Depuis
quelques mois, on assiste à une nouvelle et vertigineuse montée en
puissance du Blick à Berne. Dont la grotesque apogée a touché le
débat sur l'interdiction des chiens dangereux: les parlementaires de
tous bords, complètement affolés, ne savaient plus pour ou contre
quoi ils votaient, tant ils étaient en train de courir derrière ce qu'ils
avaient dit au journal quelques semaines plus tôt, de peur d'être pris
en défaut d'incohérence. Pathétique et honteux.
Les moments de l'histoire où le Blick est fort sont toujours ceux où la
politique a faibli. Car enfin, si 246 parlementaires et sept conseillers
fédéraux s'accordaient à faire leur travail au point de croire en eux,
ils éviteraient cette valse ridicule. Troublante époque, qui voit les
médias croire en la politique plus que ceux qui la font.

Ariane Dayer

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