HISTOIRES DE L'ART

Je chante pour oublier que j’existe

Tandis que le CPE mobilise des lycéens concernés par leur
avenir, Nouvelle star héberge des ados soucieux de l'oublier

TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER

A Lyon, Toulouse, Marseille, Rennes, Bruxelles, Lille et Paris, ils
ont été des dizaines de milliers à défiler, non pas contre Villepin
mais devant le jury de l’émission phare Nouvelle star sur M6.
Leur ambition? Franchir avec succès les castings et terminer
parmi les dix hypothétiques nouveaux talents de la chanson
française. A la clé, un single, un peu de gloire, quelques
paillettes, une ou deux coupures de presse. Pour les recalés,
dépourvus de tout talent, prêts à se ridiculiser en direct,
acceptant pour les années à venir de figurer dans les bêtisiers de
la télévision, il s’agissait très sérieusement, selon eux, d'oublier
un quotidien misérable, une existence sans illusions. Dépourvus
de culture revendicatrice, incapables de se construire un avenir,
ils misent tout sur la fiabilité fragile de leurs cordes vocales,
remettent leur destin entre les mains d'un jury souvent blessant
et d'un public au goût aléatoire. A la périphérie des lycéens
politisés et mobilisés contre le CPE, ces chasseurs de castings se
trompent de réalité et inspirent une infinie compassion.
Ne sont-ils pas en effet la source d'inspiration du couple
d'artistes contemporains Muntean & Rosenblum dont les portraits
peints déclinent des adolescents esclaves des loisirs et de la
compulsion à être jeunes et créatifs? Représentés généralement
dans ces temples standardisés et impersonnels de la modernité
que sont les fast-foods ou les parkings, ils incarnent cette part
d'humanité qui «échoue à signifier». Leurs T-shirts sont des
déclarations d’indépendance et de guerre encodées sur des
vêtements griffés. Ils véhiculent des idées reçues, des bribes de
philosophie entendues à la sauvette, qui stigmatisent la platitude
de leur existence et qu'on peut lire dans la marge blanche qui
entoure le tableau. Ces textes, notent les artistes, parlent «d’une
envie d’inhabituel, d’un besoin de mystère, de la perte de
l’expérience vitale et d’une rébellion planifiée que cette
génération n’aura jamais le cran d’entreprendre». La vie est
décidément d’une absolue cruauté.

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