Jour d’enterrement à l’organisation (III)
Retour sur une «journée de signification historique»:
l’enterrement de la Commission des droits de l’homme
TEXTE: BÉATRICE GUELPA
Autant vous le dire tout de suite: j’ai la haine. Moi qui comptais
me plonger dans l’univers onusien pendant des semaines,
découvrir l’envers du décor de la défense des droits de l’homme,
ouvrir les yeux sur les violations les plus abjectes commises aux
quatre coins de la planète, me voilà refaite.
Je ne saurai jamais ce que faisait la Commission des droits de
l’homme. Elle est morte. Je n’ai eu droit qu’à deux faux départs
et à une oraison funèbre. Il ne me reste plus qu’à encadrer mon
badge d’accréditation des Nations Unies. Il y a des reportages
plus ingrats que d’autres.
C’est peut-être pour cette raison que j’aurais tant aimé qu’il soit
là. Qu’il vive cette der des ders, les gardes débordés, le gratin
de la bonne conscience venu assister, la mine digne, comme un
seul homme à l’enterrement. Qu’il voie la pagaille qui
accompagne toujours les grandes occasions, avec les
techniciens affolés, appelés à la rescousse pour bricoler les fils
des casques de traduction pendant la cérémonie. Et les
représentants des ONG, remis à leur place, presque refoulés aux
portiques de détection dans la cohue.
J’aurais aimé que Romain Gary assiste à cette «journée de
signification historique», comme l’a qualifiée le président
péruvien de la 62e et dernière Commission des droits de
l’homme. Qu’il écoute les éloges lancés à l’«assassinée». Les
louanges tirées en guise de révérences à son «magnifique
travail», à la mesure des critiques qui eurent sa peau, les
semaines précédentes. J’aurais aimé qu’il soit là. Parce qu’il
avait tout prévu.
En préparant ce reportage, j’étais tombée sur l’un de ses
romans, L’homme à la colombe, publié en 1958, sous le
pseudonyme de Fosco Sinibaldi. Une petite merveille, qui m’a
accompagnée le temps de cette trop brève incursion sur sol
onusien. Un livre d’une surprenante sagesse. Et d’une actualité
troublante. «La preuve est faite depuis longtemps que rien ne
peut discréditer les Nations Unies», écrivait Gary il y a presque
cinquante ans. Visionnaire. C’est ce que je me suis dit lorsque le
président péruvien, Manuel Rodriguez Cuadros, a présenté,
l’autre jour, la résolution baptisée avec poésie : Conclusion des
travaux de la Commission des droits de l’homme.
En gros, la résolution proposait de ne rien décider, mais de
refiler le bébé, l’héritage et les dettes de la vieille commission au
futur Conseil des droits de l’homme, qui tiendra sa première
réunion le 19 juin à Genève. Le président a bien vu qu’ils avaient
tous envie d’en finir, alors il a dit aux délégués: «On l’adopte
sans vote?» Ce n’était pas une question. Il y a eu quelques
éclats de rire. Fair-play, mais ferme, il a salué le sens de
l’humour de l’assemblée. Avant de conclure définitivement. Là,
j’ai pensé très fort à ce passage de L’homme et la colombe :
– Alors, on fait comme d’habitude?
– Pas de décision?
– Pas de décision.»
Ensuite, tout le monde s’est retrouvé au troisième étage, pour
trinquer devant des photos des exactions du Sentier lumineux et
discuter encore un peu de l’avancée des droits de l’homme dans
le monde avec le nouveau conseil. J’ai bien scruté les visages,
observé les rides se creuser là où il faut quand on parle d’une
chose triste. Et j’ai encore repensé à Romain Gary, qui parlait
des larmes qu’il avait entrevues, lors des réunions onusiennes
d’alors, «des larmes humaines, mais uniquement comme une
figure de style, un point de référence, un effet oratoire», que, à
part «quelques experts chargés de mission, aucun des
fonctionnaires et délégués n’avait vu personnellement». Je les ai
vues, ces larmes sans sel.
D’accord, là, je suis injuste. Ce n’est pas parce que Romain Gary
est mon auteur préféré qu’il faut que je me laisse aveugler. Non,
ils s’inquiétaient vraiment, les défenseurs des droits de l’homme,
en grignotant proprement deux ou trois chips comme seuls
savent le faire ceux qui se sont beaucoup exercés. Ils
s’inquiétaient. Et pas seulement le soir de l’enterrement. Cela
faisait des jours et des jours que je les entendais parler de ce
transition gap! De ce petit laps de temps entre la dissolution de
la commission et la mise en place du conseil, pendant lequel les
droits de l’homme risquaient d’être suspendus. Ces dernières
semaines, j’avais même fini par me croire dans le métro de
Londres où, à chaque station, on vous assène: «Mind the gap!»
Bon, je peux bien l’avouer maintenant que c’est fini, j’ai eu un
peu de mal à saisir au début. Mais de quoi avaient-ils donc peur?
Que craignaient-ils, au juste? Que, pendant deux semaines, les
dictateurs de la planète se mettent à massacrer à tour de bras
croyant filer entre les gouttes? Que les Etats-Unis fassent
soudain exploser leur facture d’électricité en intensifiant les
tours de chaise électrique, ou profitent, en douce, du gap pour
torturer un peu plus les gars de Guantanamo ou les autres,
dispersés dans les prisons secrètes? Franchement, je ne
comprenais pas. Et en rentrant chez moi, le soir, je me
disais qu’ils se la jouaient peut-être un peu, à l’ONU, à se
prendre ainsi pour Batman.
Et puis, j’ai compris. L’inquiétude à cause du transition gap, ça
ne concernait pas du tout ces «broutilles» habituelles: ni les
exécutions sommaires en Chine ni la surreprésentation des
dissidents dans les prisons cubaines ou autres. Pensez s’ils ont
eu le temps de s’y faire, depuis le temps! Non, le gap, ça
concernait uniquement les situations d’urgence, les cas
exceptionnels, le genre d’événement où l’ONU peut débarquer
et faire cesser le désordre illico. C’est le président péruvien,
Manuel Rodriguez Cuadros, qui m’a éclairé. Il a rassuré tout le
monde en expliquant dans Human Rights Features, un journal
spécialisé, qu’il n’y aurait pas de vide de protection, de gap,
quoi, au cas où une situation d’urgence se produirait. «En cas
d’urgence, si quelque chose arrive quelque part dans le monde,
la commission pourra être réunie, par exemple, pour une
rencontre extraordinaire.» Là, je me suis sentie tout de suite
mieux. Apaisée. Et ces lignes de Romain Gary me sont revenues:
«Il s’agit pour nous moins de résoudre les problèmes que de
durer plus longtemps que ceux-ci. Notre but suprême, c’est la
survie. Si, sans résoudre de problèmes, nous arrivons tout
simplement à leur survivre, au bout de cinquante ans, on
commencera à dire que les Nations Unies ont accompli de
grandes choses. Si nous demeurons là, solides au poste, malgré
les guerres, les famines, les terreurs policières et les injustices
sociales, tout le monde sera convaincu de notre puissance. Si, au
contraire, nous usons nos forces et notre prestige à nous
mesurer avec ces problèmes, nous n’arriverons qu’à donner au
monde un exemple d’impuissance et de stérilité. Les Nations
Unies doivent être une très grande dame. Cela demande
beaucoup de dignité, beaucoup d’éloignement et une certaine
façon de traiter le monde de très haut.»
Romain Gary? Un sage. Au troisième, j’ai encore un peu écouté
ces «délégués de toutes les races, couleurs et croyances» qui
continuaient à «résoudre tranquillement, jour et nuit, les
problèmes d’amitié entre les peuples et la coexistence
pacifique». Et puis, je me suis remise à la recherche du Bar du
Serpent, le seul endroit fumeur du palais. Mais c’était
décidément une sale journée. Même le Bar du Serpent était
fermé.

