VESTIAIRES

Ludovic, Fabio, Samuel*

TEXTE: DENIS MAILLEFER

Tu es dans les vestiaires du vélodrome de Roubaix, quelques
jours avant la course de dimanche, et tu penses à Ludovic, Fabio,
Gert et les autres. Tu penses à ceux qui seront au départ et qui
n’ont aucune chance de gagner, à ceux dont l’objectif maximum
sera d’arriver à Roubaix, Roubaix qui sonnera pour eux comme
Moscou pour les trois soeurs de Tchekhov, rêvant sans fin de
Moscou sans jamais parvenir à Moscou, coincées par la vie, par
les aléas de la vie, alors que Ludovic, Fabio et Samuel seront,
quant à eux, arrêtés par un secteur de pavés encore plus
dégueulasse qu’un autre, Aremberg ou Orchies, ou alors plus
simplement parce qu’ils n’ont pas les jambes, ou la tête, de ceux
qui gagnent. Tu regardes ces vestiaires de Roubaix que tous
veulent atteindre, ces drôles de vestiaires, avec des petits
compartiments en béton pour chacun, des locaux d’un autre âge,
qui évoquent vaguement la prison ou une moche colonie de
vacances. Tu te demandes si Ludovic et les autres arriveront sur
leur vélo ou dans une bagnole de sponsor, s’ils boufferont de la
poussière ou de la boue, s’ils verront la tête de la course ne
serait-ce qu’un instant. Fabio et les autres pédalent, mais
gagnent cent fois moins que celui qui gagnera à Roubaix, ils sont
condamnés à rester des petits, à rester des serfs, comme
certains dans les pièces de Tchekhov, encore, et tu te demandes
qui décide de tout cela, qui distribue le talent, la beauté, la force
dans les jambes, la malice, le sens tactique, le sens de la
victoire, à vélo et ailleurs. Tu voudrais bien que Gert ou un des
autres gagne dimanche à Roubaix, mais au fond tu sais que c’est
presque impossible, il faudrait que tous les meilleurs crèvent dix
fois et tombent trois, que le vent souffle du bon côté, qu’ils aient
de la chance et que la grâce soit avec eux. On ne sait jamais, tu
voudrais dire à Ludovic et aux autres, on ne sait jamais.

*cyclistes

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