HISTOIRES DE L'ART

Le sexe ou la métaphore foudroyée

La violence sexuelle défraie la chronique et l’internet est montré
du doigt. Le web n’est pourtant qu’un épiphénomène

TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER

Après qu’une écolière suisse a été violée par un camarade, la
presse s’est demandé pourquoi la violence sexuelle entre
mineurs augmentait. Très vite, le débat s’est focalisé autour de
l’internet et «sa déferlante d’images pornographiques à la
disposition des enfants». Le web n’est pourtant que
l’épiphénomène d’un constat plus général. Il y a vingt ans,
L’origine du monde du peintre Courbet fut pour la première fois
présentée au public. Censurée durant plus d’un siècle, cette
toile, qui exhibe sans fard le sexe d’une femme après l’amour,
eut un impact déclencheur irréversible. Son hyperréalisme étalé
au grand jour mit fin à des siècles de métaphores et d’ellipses,
aussi bien dans la publicité qu’au cinéma. D’Emmanuel Ungaro,
et ses affiches de mannequins zoophiles, au slogan «On a beau
dire non, on entend oui» pour une barre chocolatée, de Basic
Instinct à Baise-moi de Virginie Despentes, on vit s’amenuiser la
«suggestivité érotique-voilée», si chère à André Breton, au profit
d’une surenchère du gros plan et d’une aveuglante lisibilité de la
sexualité.
En art, les testicules du peintre Lucian Freud, le pet de la
vidéaste Pipilotti Rist, le coït acrylique de la Cicciolina par Jeff
Koons, les graffitis d’enfants couverts de sperme d’Ugo
Rondinone, les orgies homosexuelles en polyester de Charles
Ray et les happenings sodomiques de Paul McCarthy se sont
substitués aux très prudes Surprises de l’escarpolette du peintre
Fragonard. Notre société de l’image s’est endurcie, et pas
seulement sur l’internet. On nous rétorquera que l’art recèle
toujours une revendication politique, à l’instar de la photographe
Zoé Leonard qui exhibe son vagin le long des cimaises, assorti
d’une légende: «Lis sur mes lèvres, avant qu’elles ne soient
scellées», allusion à un décret interdisant aux médecins
américains d’utiliser le mot «avortement». Mais, pour les ados,
ces garde-fous herméneutiques n’ont pas plus de poids qu’un
portail de site pornographique qui demande, en guise
d’avertissement, d’attester que vous avez bien 18 ans.

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