L’être algorithme
TEXTE: JACQUES NEIRYNCK
En automne 2006, la Suisse expérimentera le passeport
biométrique. En transformant le visage de la personne en une suite
numérique, un progrès est réalisé dans la sécurité du document. Il
ne faudra plus que le policier dévisage avec insistance l’individu
pour reconnaître son identité avec une photo. Une machine s’en
chargera.
Pour l’instant, aucune machine ne réussit à 100%, c’est-à-dire aussi
bien qu’un policier, aussi fruste soit celui-ci. C’est que la
reconnaissance des formes est une des aptitudes du cerveau
humain que l’on ne comprend pas tout à fait et que l’on a donc de la
peine à reproduire. Un visage n’est pas une suite de 1 et de 0. Il a la
fâcheuse habitude de se modifier sous le coup de l’émotion et
même de changer irrévocablement sous l’effet de l’âge. Ce n’est
donc pas une voie sûre.
On peut y ajouter la reconnaissance vocale. Mais, une fois de plus,
la voix s’altère sous le coup de la fatigue ou de la consommation
d’alcool. Prendre les empreintes digitales est sûr, mais salissant et
ignominieux. On s’oriente donc vers le code génétique, prélevé sur
un seul cheveu. Là, il n’y a pas d’autres tricheries possibles que la
substitution d’un jumeau univitellin à un autre. On devra donc leur
demander en toute logique de ne plus se déplacer qu’en paire.
Toute cette machinerie vise à contrôler l’identité de l’individu en
déplacement. Peut-il franchir une frontière, a-t-il le droit d’utiliser
une carte de crédit, est-ce bien lui qui vient de commettre un délit?
En somme, on vise une police scientifique garantie contre toute
erreur, toute intuition et toute approximation.
On se demande bien pourquoi il y a tant de téléspectateurs pour
Maigret et Poirot. Peut-être que l’individu n’aime pas se trouver
réduit à un algorithme placé en face d’un ordinateur. Mais cela, ni
un algorithme ni un ordinateur ne peuvent le comprendre.

