LE PORTRAIT

T'es qui, Aimé Pouly?

Trop gros à force de dévorer toutes les boulangeries de Suisse, une
main sur le volant de la Ferrari, l'autre sur le genou d'une blonde, estce
que c'est vraiment toi, Pouly?

TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN

Le cliché de la grosse gourmette. De la chaîne en or sur les poils du
torse. Des grosses bagnoles aussi, rouges, et des Miss Suisse qui
prennent la pose une baguette de paillasse entre les miches. Planté à
côté, tout sourire et le bide bedonnant, vous le reconnaissez? C'est
l'opulent Pouly. Bombé, engrossé par l'excès de pain, de fierté et
d'argent. Pour le caricaturer encore plus qu'il ne l'est déjà au naturel,
il suffirait de lui ajouter un petit filet de bave sur le coin de la lèvre,
au Pouly, et deux pupilles qui lorgnent sur le décolleté de la
demoiselle. Rien de plus.
Aimé Pouly, c'est 18 millions de Pain Paillasse vendu en 2005. Et 271
artisans boulangers qui ont acheté sa franchise et plus de 800 points
de vente. Des entreprises rachetées à la pelle, un procès en cours –
et pas le premier – sur la paternité de son pain, un empire. Et, à la
tête, un homme qui recrute comme ça: «Si j'ai deux candidats qui se
présentent à un poste d'apprenti chez moi, que l'un conduit une
BMW, l'autre une 2 CV, que l'un est propre sur lui et l'autre ressemble
à un bohémien, je choisis d'engager le premier.» Mais jure qu'il n'est
pas raciste puisqu'il a une maison au Maroc, et «un chef boulanger
algérien». Comme d'autres ont un ami noir. «Il est même sur une de
nos pubs, mon Algérien, là, alors vous voyez!» Et parle des voitures
comme des femmes, d'égal à égal, tous deux rançons de son succès.
«Moi, avec mes Ferrari, je veux montrer l'exemple aux jeunes. Je leur
dit toujours: «Une jolie voiture, c'est un aspirateur à minettes.»
Il le fait exprès ou pas, Aimé Pouly, de multiplier ainsi les fautes de
goût, les abus de langage, les délits de sale gueule? C'est par
provocation? Pour rigoler? «Non... C'est simplement comme ça que je
vois les choses», répond-il. Car Aimé Pouly n'aime pas les
explications. Sauf s'il s'agit de fermentation bien sûr, de cuisson, de
pâte, de four à bois ou de n'importe quoi qui a trait à la fabrication
«artisanale» – insiste-t-il – de son pain. Non, il n'aime pas s'expliquer,
il aime déballer, d'abord, exhiber. Ce sont par exemple des piles de
documentation et de brochures sur ses acquisitions, ses résultats, ses
plans marketing. Une tonne de paperasse qu'il vous fourgue avant
même de demander quel sera le sujet de l'entretien. Une visite
indispensable de l'usine, de ses employés dévoués et des précieux
fours à pain, plus vrais que nature. Montrer ce qu'il fait, c'est dire qui
il est. En mettre plein les yeux. Il ne sait pas faire autrement, Pouly.
«Chaque année, j'invite mes apprentis dans ma maison. C'est pas
pour faire des jaloux, c'est pour leur faire envie, les motiver. Qu'ils
voient ce qu'on peut devenir, même quand on est un simple
boulanger.»
Les réflexions non plus, c'est pas son truc. Aux philosophie de vie, il
préfère nettement les certitudes. Les déclarations bien torchées, du
tout cuit, quoi. «Dans la vie, c'est comme quand on conduit une
voiture. On ne peut pas se permettre de brûler un feu rouge.» Non, il
n'aime pas s'expliquer, Pouly. Seulement raconter «ses petites
histoires». Toujours les mêmes. Et, au final, quand il a tressé d'un
bout à l'autre toutes ses anecdotes, ça donne l'oeuvre de sa vie.
Comme une erreur de cuisson a donné le Pain Paillasse, bêtement.
Son mythe. Ou plutôt, le marketing Pouly, cultivé comme le Paillasse
justement, avec son label «le vrai, l'unique». Car Aimé Pouly se veut
aussi authentique que son pain. Quitte à forcer le trait pour que tout
le monde y croie. Y croie vraiment.
C'est l'histoire du pauvre livreur de pain, devenu boulanger, puis
maître boulanger, puis le grand Pouly. Il raconte le père invalide et la
mère Courage. «Une cuisinière hors pair», bien entendu, à qui il a
livré son Pain Paillasse jusqu'au jour de sa mort. «Pour elle, c'était
comme un lingot d'or.» Du Pagnol à l'eau de rose tourné en noir et
blanc, pour faire encore plus vrai. Et puis, il dit qu'il avait «la rage de
vaincre», et que ça a payé. Aimé Pouly a fait cadeau au monde de
son pain, il a donc bien mérité sa belle villa, ses puissantes voitures
et ses bijoux en or. Des choses qui brillent et font du bruit comme
pour compenser le manque de sens que laisse une histoire trop
rodée. Il a gagné le droit d'ouvrir sa gueule aussi, sans jamais avoir
honte. Oui, dans le merveilleux monde d'Aimé Pouly, la réussite
autorise tout. «Je n'ai pas truandé les gens. Je peux montrer ma
Ferrari ,parce que je ne l'ai pas volée.»
Des ombres au tableau, il n'en voit aucune. Les employés sous-payés
et les plaintes des syndicats? Une erreur de jeunesse. «Je n'étais
qu'un simple boulanger, mais je grandissais très vite. Un magasin par
an. Alors, c'est vrai que l'administratif n'a pas toujours suivi. Mais,
maintenant, tout est arrangé. Je me suis entouré de gens qui savent
faire. Mes employés sont contents. Et les syndicats aussi.» Même le
divorce d'avec sa première femme, ce n'est pas un échec, ça fait
juste partie de son évolution. Du crescendo de la pauvreté au succès.
«Pour acheter mon premier magasin, on m'a dit que ce serait plus
facile si je me mariais. Alors, j'ai pris ma moto, je suis allé frimer
devant la Migros. J'ai vu une petite caissière, me suis dis, hop, on y
va.» Mais la pauvre ne convenait pas. «C'était pas une patronne. Elle
restait dans son coin, les clients pensaient que c'était une
employée.» Alors, il divorce à 35 ans. Sans douleur, comme on vend
une entreprise qui ne fait plus de chiffre. Et puis, la deuxième, c'était
la bonne. «C'est une vraie patronne, ma femme, comme moi. Et elle
se met en valeur.». De la deux-chevaux à la BMW, quoi.
D'ici à la fin de l'année, Pouly aura publié ses mémoires. C'est du
moins en préparation. Parce que, à 57 ans, «c'est l'heure de penser à
ma succession. Je travaille encore dur. Il faudra bien un jour que je
me repose.» Une trace écrite, indélébile, donc. Car elle est
probablement là, la faille. La raison de tant d'excès, temps de bruit,
tant d'impolitesses qui ne laissent personne de marbre. La peur de
mourir, non pas de sa personne, mais de son personnage. «Ma fierté
à moi, c'est de ne pas avoir traversé ma vie sans rien laisser derrière
moi.» Pour sa fille, il a prévu un poste de directrice marketing chez
Pouly Tradition SA «parce que, pour une fille, c'est un bon poste». Et,
pour lui, il aimerait «une statue! Ils vont bien me faire une statue!» Le
livre, c'est sérieux, la statue, c'est pour rigoler. Mais, dans un cas
comme dans l'autre, il subsiste le grotesque. Il ne le dit pas, mais il
est convaincu que ça le rend attachant.

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